“Il arrive quand le prochain courant artistique ?” – Les gens dans les musées

23 Mar
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Qu’il est bon parfois d’enlever ses lunettes de muséologue, de s’asseoir sur un banc dans un musée de beaux arts et de regarder passer les gens.
Ne plus les appeler des “publics”, ne plus évaluer les dispositifs de médiation culturelle qui leur sont proposés, mais juste regarder ces humains venus passer un bon moment un dimanche après-midi.
Au-delà de la délectation esthétique, j’aime regarder les comportements triviaux et quotidiens, les écouter se poser des questions étonnantes que pourtant ils n’oseront pas poser à un médiateur culturel de peur d’écorner les usages érudits et l’habitus savant de la visite muséale.
Et que font-ils pendant leur visite au musée ? Depuis que j’ai l’âge de visiter des expositions, je participe et j’assiste à un nombre étonnant de petits jeux visuels :
Comparer les coiffures du passé avec la mode actuelle, s’étonner en riant devant la façon de dessiner les bébés à la Renaissance, regarder attentivement les fesses des Vénus à la recherche de la parfaite callipyge, disserter avec philosophie sur la taille des attributs masculins des Kouros, prendre une photo d’un détail pour faire une blague à un ami, comparer le visage du démon sur le triptyque médiéval avec Chantal de la compta, jouer à “Où est Charlie” devant Le jardin des délices  de Jérôme Bosch (ou plutôt à la variante : “Où est la framboise géante ?”), compter les squelettes dans Le triomphe de la mort de Brueghel…
Devant Las meninas de Velasquez au musée du Prado, j’ai entendu au moins 88 fois la phrase suivante : “Oh je me souviens j’ai étudié ce tableau en cours d’espagnol en 4é, ça parlait de mise en abyme je crois”. Je suspecte d’ailleurs que Las meninas n’a pas été peint par Velasquez mais que c’est un complot sournoisement ourdi par la confrérie des profs d’espagnol de 4é B pour aborder avec leurs élèves le motif de la mise en abyme.
Et lorsque je m’assoie sur un banc, j’entends souvent des remarques qui me ravissent. En voici quelques unes, glanées au hasard :
-“Il arrive quand le prochain courant artistique ?”
-“Les gens au Moyen Age, ils avaient vraiment cette tête-là ? Avec le menton pointu, le teint blafard et l’air dépressif ? Ou c’était juste les canons de beauté de l’époque, les façons de représenter les visages ?”
-“Si on est genre très très riche, on peut acheter un tableau ? Mais genre très très riche ?”
-“Non mais moi je veux pas lire la correction [en parlant des cartels], je veux garder mon émotion” 
-“Non mais quand est-ce qu’ils vont enlever les formulations racistes et sexistes des cartels ?”
Et je vous passe tous les étonnement liés à la taille des membres virils des statues grecques, qui composent bien 75% des remarques muséales à voix haute, 50% des photographies en gros plan et 85% des rires gênés adolescents (selon une enquête menée par moi-même de façon scandaleusement empiriste depuis 29 ans et s’appuyant sur un panel absolument pas représentatif des publics de musées).
Mais revenons aux motifs des nourrissons dans les tableaux de la Renaissance.
Celles et ceux qui ont visité des musées de beaux arts avec moi connaissent ma passion sans borne pour le concours du “tableau contenant le bébé le plus moche”. Et force est de constater qu’ils sont souvent exagérément joufflus, musclés ou disproportionnés.  Ils ont régulièrement l’air d’avoir été bouillis puis drogués. J’aurais adoré avoir une visite guidée qui m’explique la raison de ces représentation, malgré l’aspect trivial de ma question.
Justice est désormais faite, car le Tumblr Ugly Renaissance Babies rend hommage à tous mes étonnements muséaux et aux théories fumeuses pour savoir comment des maîtres de la Renaissance pouvaient exceller dans le sfumato tout en étant incapable de représenter un nourrisson de façon tant soit peu vraisemblable.
Je rêverai d’une médiation culturelle qui répondrait à toutes ces interrogations décalées, et qui grâce aux connaissances en histoire de l’art et en culture visuelle, offriraient des réponses savantes à ces questions marginales mais non dénuées d’intérêt, parfois considérées comme peu légitimes.
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“Songe à la douceur” de Clémentine Beauvais, épopée réjouissante en territoire adolescent

6 Oct

Songe douceur

Dans son roman “Songe à la douceur”, Clémentine Beauvais se livre à un travail d’équilibriste virtuose : aborder la passion adolescente sans tomber dans la mièvrerie, jouer avec la mise en page sans rendre le texte pédant et s’inspirer d’un classique de la littérature russe sans céder à une intertextualité laborieuse.
“Songe à la douceur”, c’est d’abord une réécriture exquise d’Eugène Onéguine, un tragique destin amoureux causé par une très légère différence d’âge et une persistante aversion pour l’ennui. Dans ce dense tissu intertextuel, où alternent vers et prose, bien malin celui qui saurait retrouver toutes les références littéraires qui jalonnent l’oeuvre.
On aurait pu craindre une énième variation sur le spleen adolescent, on y trouve à la place une sincérité désarmante et un travail subtil pour retranscrire l’atmosphère particulière de l’adolescence. Eugène et Tatiana s’aiment sans savoir s’aimer, ils seront tour à tour touchants et ridicules, virtuoses et banaux. L’auteure pose un regard tendre sur les excès adolescents, ballottés entre idéalisme, nihilisme, envolées lyriques et préoccupations plus triviales.
Ces nombreux aller-retour entre ironie et sincérité, menés par une narratrice interventionniste qui a le goût du comique méta-littéraire, donnent à voir roman à la texture troublante, passant de la légèreté à la solennité.
On y trouve surtout de superbes audaces typographiques qui deviennent peu à peu des anagrammes réjouissants et donnent au roman un rythme baroque et émouvant.
Cette mise en page créative permet également à l’auteure de dépeindre de façon réaliste nos échanges numériques quotidiens. Tout y est représenté de façon très crue : l’écran des textos, les smileys, Skype et son crayon qui tressaute doucement quand notre interlocuteur écrit.
Les lecteurs nés avant les années 2000 se rappelleront avec délice l’époque des dialogues sur MSN Messenger et autres trombones anthropomorphes dans les logiciels de traitement de texte. Cette archéologie des pratiques d’une grande justesse et menée avec beaucoup d’humour met en scène la présence des technologies dans nos vies et réjouira tout lecteur un tant soit peu intéressé par la fonction symbolique de ces interfaces.
La magie de ce roman est enfin de nous laisser songer à ce qui se déroule dans ses marges. “La bêtise, c’est de vouloir tout dire” disait Flaubert.
Gloire aux auteurs qui font la guerre à l’explicite et nous offrent de tels moments de justesse.
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Et pour les indécis que ma critique n’aurait su convaincre de courir acquérir le roman, quelques extraits :
“Parce que leur histoire ne s’était pas achevée au bon endroit, au bon moment,

parce qu’ils avaient contrarié leurs sentiments,
il était écrit, me semble-t-il, qu’Eugène et Tatiana se retrouvent dix ans plus tard,
sous terre,
dans le Meteor, ligne 14 (violet clair), un matin d’hiver.”

 
 Il a le mal d’un siècle qui n’est pas le sien ;
Il se sent l’héritier amer d’un spleen ancien.
Tout est objet d’ennui pour cet inconsolable-
Ou de tristesse extrême, atroce, épouvantable.
Il a tout essayé, et tout lui a déplu.
Il a fumé, couché, dansé, mangé et bu,
Lu, couru, voyagé, peint, joué et écrit :
Rien ne réveille en lui de plaisir endormi.
Souvent, il imagine, au rebord du sommeil,
Dans un futur lointain l’implosion du soleil.
Puisqu’un jour tout sera cette profonde absence, Pourquoi remplir en vain notre vaine existence ?
Pourquoi se dépenser en futiles efforts
Dans un monde acculé au couloir de la mort ?
Qu’ils sont laids et idiots, ceux qui se divertissent,
Ceux qui se perdent en labeur ou en délices,
Ceux qui travaillent, ceux qui aiment, ceux qui chantent,
Pour oublier le vide intense qui les hante !
Eugène, à dix-sept ans, a tout compris sur tout :
Et comme tout est rien, il ne fait rien du tout. “

Précarité et vulnérabilité – Manger à l’université, notes infraordinaires

11 Jul

Image article nourriture blog

Après sept années passées dans différentes universités, je remarque que la nourriture apportée par les étudiants circule avec une régularité étonnante.

J’aime beaucoup la période des partiels. La table de chaque étudiant suit une organisation spatiale bien précise. On distingue généralement l’ovale d’un sachet de biscuits Petit déjeuner, une compote à boire, un demi kinder bueno, deux mandarines empilées l’une sur l’autre dans un équilibre instable, l’inévitable demi bouteille de Cristalline et parfois un thermos Totoro.

*

Un goûter improvisé dans un couloir ou dans une salle de cours inoccupée. Il n’y avait pas assez de place à la cafét’. Quatre étudiantes partagent un brownie acheté au Lidl d’en face. L’une d’elle a fait de l’ice tea maison au matcha. Sa voisine partage un tuperware rempli de cerises. Elles viennent du jardin de chez mes parents, j’y étais le week-end dernier.

*

A la cafet’ deux étudiantes en première année de licence ouvrent avec délicatesse un bento contenant du kimchi maison. Dans l’étage du dessous, des cookies au gingembre confit. Tout est bio, je viens de les finir ce matin, ça coûte un bras mais le goût est meilleur. 

*

Pour le dernier cours avant les soutenances de master, le prof a proposé de faire un pot. Quatre étudiants font circuler un paquet de Dragibus. Le prof a amené un cake à la rhubarbe. Les Dragibus noirs ont plus de succès.

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Il y a du rab de frites au Restau U. Vent de joie dans les tables. Cliquetis d’assiettes. Trois étudiants improvisent une chanson dont les paroles sont, peu ou prou : J’ai deux amours, les frites et les cookies.

***

Une joyeuse profusion de nourriture sucrée. Et tout près, trop près, la brutalité de la précarité financière étudiante.

*

A la fin de leur repas au restau U, deux étudiants prennent discrètement du pain dans la corbeille et trois échantillons de mayonnaise, moutarde, ketchup. Personne ne les a vus. L’un d’eux sourit et prend une voix de grand-père pour dire à son ami : Les temps sont durs mon petit, c’est plus ce que c’était, cette semaine, ça va être pain-mayo tous les soirs.

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Pique-nique improvisé au parc d’à côté entre deux cours d’histoire. Un des étudiants a pris ce qu’il restait dans sa cuisine : deux tranches de pain de mie Top Budget. La garniture, ce sera quand le Crous aura versé les bourses. Il mange son sandwich au pain avec une infinie discrétion. Il préférerait quitter l’université plutôt que ses amis s’en rendent compte.

*

Quatre étudiantes passent dans le hall de l’université. Un grand buffet rassemble des chercheurs en linguistique venus assister à un colloque sur l’intertextualité. L’une d’elle, souriante : Tu penses qu’on peut piquer un samossa ? Genre discrètement ?

 *

Fin du séminaire doctoral. Le professeur propose d’aller fêter ça autour d’un verre. Gêne d’un doctorant, 5 euros la pinte, même en happy hour, c’est un budget. Le professeur ne comprend pas, Vous ne voulez pas venir ? C’est important le réseau vous savez. Finalement il se joindra au groupe et commandera un expresso, un euro cinquante. Il partira avant que le groupe n’aille au restaurant, prétextant un article urgent à terminer.

*

Tant de situations où la honte l’emporte, là où on ne met pas de mots pour entendre, reconnaître et apaiser.

Maintenant que je suis enseignante-chercheuse et que j’ai un salaire qui me permet de d’insérer une garniture dans mes sandwichs, j’essaie d’être encore plus sensible à cette précarité quotidienne. J’essaie de ne pas faire comme si je n’avais pas vu, de ne pas me voiler la face.

L’argument type je suis déjà passée par là, chacun son tour n’est pas recevable. Les collègues qui banalisent cette précarité sous couvert d’élitisme m’interrogent profondément.

Simplement se rendre compte et compatir, se rappeler sa façon de gérer un budget à 19 ans.

En recueillant ce quotidien, prendre la mesure de la précarité étudiante et de la vulnérabilité de leur budget.

Et peu à peu, prendre de nouvelles habitudes, des détails anodins : faire acheter le plus d’ouvrages possibles à la bibliothèque universitaire, diffuser davantage les articles en libre accès sur HAL, permettre aux étudiants de passer des tests d’anglais gratuits en ligne quand le TOEIC n’est pas nécessaire, leur apprendre à argumenter pour que leur stage soit rémunéré, parfois même le faire avec eux quand on connaît l’entreprise, cuisiner une fournée de cookies à amener lors du dernier cours, faire une lettre de recommandation pour l’obtention d’une bourse de mobilité… Une discrète économie de la sollicitude (mélange d’attention et d’empathie, ce qu’on appelle en anglais care dans les réflexions sur l’ethics of care) qui me semble aller de soi.

Mais pour beaucoup de collègues, c’est de la perte de temps et de la sensiblerie.

Et continuer de regarder l’université comme un monde neuf et étrange, ne pas s’endurcir face aux fragilités, cultiver une sensibilité éclairée.

***

Pour en savoir plus sur l’éthique de la sollicitude :

-Fabienne Brugère, L’éthique du “care”, collection “Que sais-je ?” PUF, 2011.

-Pascale Molinier, Sandra Laugier, Patricia Paperman et al., Qu’est-ce que le care ? : Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2009,

-L’article Wikipédia est également très bien fait : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89thique_de_la_sollicitude

 

“Ce qui ne me sera pas rendu” – L’infraordinaire d’un burn out dû au harcèlement moral et sexiste à l’université

11 Jul

Harcèlement université

 

“Mais à l’université les gens sont érudits, il y a moins de sexisme”
 
J’entends souvent cet argument venant de collègues ou d’amis qui ne travaillent pas dans le milieu universitaire.
Pourtant, depuis sept ans, je suis universitaire et je n’ai pas souvenir d’une seule fac où je n’ai pas été victime ou témoin de situations de harcèlement moral et/ou sexiste.
Je ne parlerai pas ici des causes structurelles qui font de l’université un creuset idéal pour le sexisme académique (plafond de verre, impunité, patriarcat exacerbé par la relation d’autorité entre les directeurs de thèse et les doctorantes…).
Je ne parlerai pas non plus du sexisme ordinaire, du paternalisme horripilant de ces vieux chercheurs qui me tapotent l’épaule en m’appelant “ma petite” et qui commentent ma robe et mon décolleté au lieu de commenter mes recherches.
Des chercheurs et des associations comme le CLASCHES l’ont déjà fait, et ce bien mieux que moi.
A la place, j’ai voulu montrer dans cet article ce que “fait” un burn out dû à des situations de harcèlement sexiste et moral à un chercheur. Je choisis ici de partager le témoignage d’une collègue qui a préféré garder l’anonymat.
J’aime ce qui dans ce témoignage montre l’infra-ordinaire du burn out, c’est-à-dire tous les éléments matériels, physiologiques, financier et triviaux qui sont d’habitude éludés par des termes juridiques et des descriptions d’événements.
Ce témoignage n’a aucune prétention scientifique, il vise simplement à raconter une expérience vécue et à alerter sur les risques psycho-sociaux à l’université dû au cocktail malsain malheureusement trop répandu : sexisme / impunité des agresseurs / loi du silence.
J’espère que cet article donnera du courage aux victimes pour parler.
A la fin de l’article je propose quelques outils pour essayer de briser ou du moins d’amoindrir la loi du silence.
Ce qui ne sera pas rendu
C’est un cas de harcèlement moral et de harcèlement sexiste.
Toute l’année il y a des crises de colères, des violences psychologiques, des remarques déplacées et humiliantes.
Les victimes en parlent au service RH. On constate la présence de risques psycho-sociaux au travail.
Un compromis est trouvé. Ils éloignent temporairement le collègue en faute.
Mais pas de sanction. Même pas de commission disciplinaire. Pas de dédommagement pour le préjudice subi pour les victimes. Pas de garantie non plus que l’agresseur ne va pas recommencer.  Et il reste mon collègue dans le département.
On me déconseille de porter plainte à la police : “Ce sera ta parole contre la sienne et il est à l’université depuis plus longtemps que toi”. Je ne savais pas que la culpabilité s’érodait avec l’ancienneté.
Je suis trop fatiguée pour porter plainte à la police alors j’essaie de me contenter du compromis et de vivre avec cette boule d’injustice qui grogne près des tempes.
Mais le plus dur est à venir.
Il faut supporter les mots acides des collègues.
“Oui ça va il vous a pas violé quand même, c’était juste des mots, il aurait fallu vous imposer et vous défendre aussi”
“Elle a menti. Elle l’a dénoncé pour prendre sa place de responsable”
“Le pauvre homme, vous vous rendez compte, porter plainte contre lui, ça à son âge, vous n’avez pas de cœur”.
On me fait culpabiliser d’avoir rapporté au service RH des propos sexistes.
On me dit que je ne dois pas me plaindre car c’est déjà bien qu’on ait reconnu ce que j’ai vécu. On a pris des mesures, vous voyez, on vous permet de travailler un peu plus loin de l’agresseur.
On a tout réparé ?
Non.
On n’a pas réparé les nuits sans sommeil, les boules au ventre en passant devant son bureau, les angoisses nichées à l’intérieur de la gorge, l’envie de rien, la coulée poisseuse de culpabilité autour des tempes, les malaises un jour sur deux, les crises de paniques à s’en mordre la main pour ne pas hurler, l’éboulement intérieur. On n’a pas réparé les cernes sous mes yeux et mes ongles mordillés.
On n’a pas tout réparé, on a juste mis un peu de peinture sur un éboulement.
Le psychologue du travail dit “petit fléchissement dépressif”, il évoque des “risques psycho-sociaux” mais à l’intérieur je sais que c’est un éboulement. Je sens les pierres qui s’effondrent, les piliers qui se fissurent, le crissement mat du granit.
On m’a enlevé des parties de moi. Je n’aime plus ce que j’aime d’habitude. Pendant trois mois, je suis une coquille vide, un creux, un réceptacle à vide. Je ne veux rien, même dormir m’ennuie.
Je ne peux utiliser que la moitié de mes pensées. Je perds mes mots, je dis deux fois la même chose. Mes amis se moquent un peu.
Mon cerveau est apathique et latent. Dans mes mails professionnels, je fais des fautes d’orthographe à chaque ligne. Quand je dois écrire un article de recherche, mes pensées s’engluent et je retarde jusqu’au dernier moment le passage à la rédaction.
Avant, quand j’imaginais une personne faisant un burn out, je voyais un individu fatigué qui avait besoin d’une bonne semaine de sommeil loin de son ordinateur. En réalité, on est tellement hors de soi-même que même le sommeil paraît éreintant.
Il me manque des morceaux de ma personnalité. Je suis amenuisée, émoussée, comme une pointe de couteau sur la pierre à aiguiser. Les larmes sont proches à chaque fois que le réel se manifeste, même calmement. Ma personnalité s’écoule de moi-même comme un fleuve trop longtemps contenu. Si ce n’était pas aussi douloureux, ce serait presque fascinant à observer. Je me vois paisiblement me déconstruire, pierre après pierre. J’adorais cuisiner. Maintenant je n’éprouve plus aucun plaisir à l’idée de préparer un repas. Je ne reste plus que le témoin de moi-même, une morne sentinelle qui vérifie que le corps que j’occupe se nourrit et dort de temps en temps. Je n’ai même plus la force de m’indigner. Je me laisse couler dans l’apathie.
Et matériellement, ça représente quoi, un burn out ?
On en parle très peu, mais tout le bricolage qu’on achète un peu au hasard pour ne pas s’effondrer a un coût non négligeable.
On ne me remboursera pas les séances chez le psychologue, les comprimés de magnésium (la plaquette dans mon sac à main, tel un doudou en forme de complément alimentaire), les paquets de Pepitos engloutis à 3h du matin entre le cauchemar et l’insomnie, l’achat de livres sur le harcèlement au travail, les trois séances à 70 euros chez l’ostéopathe pour le dos qui est comme une plaque de marbre.
J’estime que mon burn out m’a coûté à peu près 340 euros. Pour le moment.
Plus grave encore, on ne me rendra pas non plus tous les moments de vie quotidienne. Des amis m’invitent à boire un verre. Je ne suis même pas en mesure de sortir de mon lit. C’est arrivé trop souvent. Qui me rendra ce temps de vie volé, ce coma social, ma joie mise entre parenthèses ?
La première étape, c’est de se rendre compte que ni l’université, ni aucune institution ne me le rendra.
Et de trouver des moyens de me le rendre par moi-même, de me rembourser de ces trois mois de vie. Comment ne pas devenir aigrie ? Comment ne pas se consumer de colère ? Comment ne pas devenir dégoûtée, allergique au travail et renâcler à la tâche ? Et surtout comment soigner les fissures et reconstruire les piliers ?
Il doit bien y avoir des petites stratégies pour se rembourser au quotidien ? De temps en temps, arriver une heure plus tard au travail, flâner au parc entre deux cours. Prendre davantage le temps de discuter avec les collègues précieux. Les collègues merveilleux, empathiques et altruistes, qu’on a rencontré dans l’épreuve. Car il y en a, et c’est à peu près la seule belle surprise de cette épreuve. Avec eux, on réussit à collaborer de façon bienveillante sans tomber dans la complaisance. On apprend à être aussi exigeant qu’altruiste. Par de longs débats sur le care et sur les façons les plus pertinentes de travailler ensemble, on retrouve du sens à notre engagement dans les sciences sociales. On comprend que la sensibilité n’est pas la sensiblerie mais une voie qui mène à des témoignages qui peuvent faire changer les points de vue et faire ricocher l’empathie.
Pour l’argent, c’est plus compliqué, on ne me le rendra pas. Il faut vivre avec cette boule d’injustice dans le ventre. Alors je peux me rembourser en enlevant un peu de temps de travail. Transformer du temps de travail en temps de vie, et réfléchir à une façon plus légère de travailler. Retrouver du sens au travail.
Se découvrir maçon de soi-même et panser les pierres. Redécouvrir des piliers insoupçonnés.
Par l’écriture, retrouver une puissance d’agir. Mon témoignage n’est pas un stigmate, c’est un radar qui me permet d’être plus attentive. Si cela arrive à des collègues, je saurai peut-être les guider, du moins les soutenir, je connais la voie et les étapes.
Je tire étrangement de cette expérience une force coriace et un engagement résolu à ne plus me taire.
Mais ne pas céder non plus à l’injonction à la résilience. Ce qui a été vécu est indéniablement dur. L’éboulement ne s’arrête pas par la simple volonté.
Le plus dur commence alors. Gérer adroitement l’acceptation d’avoir été amoindrie et la féroce envie de rattraper sa vie.
Et tirer des enseignements issus de l’expérience.
***
Heureusement il y a tout de même des instances efficaces à l’université :
-l’association  CLASCHES contre le sexisme : 
-le registre “santé et sécurité au travail” dans chaque département et/ou au service RH responsable de la santé au travail
-le/la service des RH dédié à la santé et à la sécurité au travail
-le/la responsable “Egalité femme-homme” de l’université
-la médecine du travail
-possibilité selon les universités de rencontrer le psychologue du travail
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Générateur de noms de lieux culturels mainstream à tendance participative et disruptive

7 Oct

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Une certaine uniformisation syntaxique des noms de lieux culturels étant en train de sévir actuellement (Gaieté Lyrique, Hasard Ludique…), nous ne pouvions laisser les collectivités locales sans un outil clef en main pour nommer et décrire ces tiers lieux disruptifs et novateurs.
Voici la procédure :

/// Choisir un mot de la liste 1
Fabrique / Friche / Guinguette / Wagon / Salon / Navette / Cabane / Cabanon / Cabaret / Chambre / Studio / Grange / Hangar / Baraque / Sarcophage / Bistrot / Boudoir / Sérendipité

/// Rajouter un mot de la liste 2
Euphorique / Synesthésique / Electrique / Ironique / Atypique / Poétique / Éclectique/ Dithyrambique / Psychédélique / Maléfique / Onirique / Cosmique / Flottant / Oxygéné / Aérien 

/// Ce qui nous donne
La guinguette électrique ? Le wagon euphorique ? Le bistrot cosmique ? La sérendipité épique
En voilà un beau nom de lieu culturel !

/// Et maintenant, avec quel discours mainstream enrober ce lieu ?

1. Piocher au hasard un substantif
Fabrique / Tiers lieu / Atelier

2. Puis piocher quelques adjectifs
Co-créatif / ludique / numérique / disruptif / participatif / innovant / alternatif

3. Mixez le tout sans vergogne !
Ex : la sérendipité épique est un tiers lieu disruptif et co-créatif au service du numérique participatif proposant des ateliers ludiques et innovants

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le chagrin d’ami, cette rupture à laquelle nous ne sommes pas socialement préparés

6 Dec

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Tout le monde en conviendra, certaines ruptures amicales sont infiniment plus douloureuses que des déconvenues amoureuses. Et pourtant on observe dans les médias et les récits fictionnels une surreprésentation des chagrins d’amour par rapport au chagrin d’ami. Il y a bien des représentations de ruptures amicales dans les récits de fiction, mais force est de constater qu’il n’y a pas de film spécial chagrin d’ami, comme certaines personnes regardent des films cultes pour se remettre d’une rupture. Dans le chagrin d’ami, point de stéréotype, point de comédie romantique à regarder, avachie face à un pot de nutella, point d’amis qui vous sortent de force pour boire un verre.

Il y a également peu de possibilités de faire des crises de jalousie. Prenons le cas classique où une connaissance rencontre de nouveaux amis et s’éloigne peu à peu de son cercle de proches. On ne s’imagine pas décemment aller voir son ex-ami pour à genoux lui demander ce qu’il a de plus que nous ?

La rupture amicale n’est en rien ritualisée par des étapes précises et c’est précisément ce qui rend son deuil d’autant plus ardu.

Quand dans la rupture amoureuse, la partition des objets acquis en commun est une étape permettant de matérialiser la fin de la relation, il y a rarement en amitié cette possibilité d’aller chez l’autre pour lui rendre tous ses cadeaux ou de faire le partage des biens pour commencer à se reconstruire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on a plus de chance de retrouver ses DVD après un chagrin d’amour qu’après qu’un chagrin d’ami.

En outre, l’absence de rites pour marquer le chagrin d’ami peut rendre la rupture d’une violence inouïe. Souvent, seule une distance diffuse et impalpable sépare les anciens amis, quelques messages qui restent sans réponse, ce qui est encore plus triste et cruel, car il manque la coupure nette d’une rupture permettant de marquer le début du deuil.

En amitié on ne se sépare pas, on s’est perdus de vue. Ce n’est pas la distance qui fait mal, ce sont les tentatives maladroites pour reprendre des nouvelles depuis le temps.  Et que dire des amoureux qui étaient également des amis. La douleur double-t-elle ?

En tapant « chagrin d’ami » sur un moteur de recherche, on trouve des centaines de témoignages passionnants. Des psychologues comme Danièle Brun s’accordent à souligner la force de la passion à l’œuvre dans l’amitié. Elle explique notamment que le mythe de l’amitié éternelle qui dépasse aujourd’hui celui de l’amour (dévalué dans le divorce et la menace de la séparation) nous fait vivre sous la pression de relations amicales durables. On constate alors, lors des ruptures amicales, que nous manquons cruellement de discours sociaux sur ce genre de douleurs pour trouver les bons mots à mettre dessus et débuter la reconstruction.

Alors, inventons des films, des romans, des séries TV, avec les mêmes clichés que les amoureux, mais adaptons-les à l’amitié ! Inventons des formes sociales où couler cette tristesse afin qu’elle devienne du domaine du dicible. De même qu’il existe une culture du chagrin d’amour, je vous propose d’inventer les codes du deuil du chagrin d’ami.

 
De l’urgence d’utiliser l’expression « chagrin d’ami »

*Les tout juste plaqués liront les fameux Fragments d’un discours amical de Barthes.

*How I met your mother ? sera remplacé par How I met my best buddy ?  et raconterait la naissance du sentiment amical.

*Sex and the city serait  Friendship in the city et détaillerait la façon dont les relations amicales se créent et se délitent dans un mode de vie urbain.

*Love Actually deviendrait Friendship actually et dresserait le portrait de différentes histoires d’amitié. On pleurerait, on s’identifierait, il y aurait un bon coup de catharsis dans tout ça et tout le monde irait beaucoup mieux !

*D’autres liront Les Essais de Montaigne en pleurant et en balbutiant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi »

*Ceux qui désirent entretenir une philia sincère reliront L’Ethique à Nicomaque en espérant secrètement rencontrer LA grande amitié, celle qui dure toute une vie.

*Adaptons certains proverbes :

Un ami de perdu, dix de retrouvés !
L’amitié est aveugle
Heureux aux jeux, malheureux en amitié
Les histoires de potes finissent mal en général
L’amitié est enfant de bohème, elle n’a jamais jamais connu de loi
On ne badine pas avec l’amitié

Seule limite à ce jeu de réécriture : je ne tolèrerai pas que Marc Lévy, Guillaume Musso ou E. L. James transvasent leur mièvrerie à l’eau de rose sur le sentiment amical.

Et pour les devancer, afin qu’ils ne commettent pas cet odieux forfait, j’ai moi-même écrit un début de roman amical dans leur style. L’expérience a été tellement éprouvante que je me suis brûlée la rétine au deuxième degré en relisant le premier brouillon. Mais cette aventure aux limites de la littérature niaise m’a néanmoins permis de reconnaitre mes vrais amis. C’étaient ceux qui, durant ma longue convalescence oculaire, ont su m’apporter du sérum physiologique et des moelleux aux schokobons en me lisant du Boris Vian.
Car ce que cet article omet de décrire, c’est l’intensité du phénomène inverse : il existe également un coup de foudre amical, une passion amicale et un bien-être incroyable à se sentir entouré par des personnes authentiques.

 

Photo : Discarding images

Le milieu universitaire rend-il narcissique ? De la nécessité de lire les “Carnets de thèse” de Tiphaine Rivière

20 Jul

9782021125948

Dans les excellentes recensions de la BD de Tiphaine Rivière qui circulent sur le web, on glorifie le brio avec lequel l’auteure répond à la contrainte quasi-oulipienne de faire peser sur une doctorante toutes les scories possibles et imaginables dont regorgent les recoins de l’enseignement supérieur et la recherche : la précarisation de l’emploi, le comportement démissionnaire du directeur de thèse et les longues soirées solitaires à se battre contre sa propre procrastination…

Cependant, le véritable talent de cette BD réside selon moi dans l’exquis sarcasme dont l’auteure fait preuve pour décrire de façon acerbe et réaliste certains traits psychologiques des universitaires.

Entrons avec elle la ronde des péchés capitaux de la recherche.

***Des chercheurs narcissiques, égocentriques et isolés

Stanislavski disait à propos d’une actrice minaudante et cabotine : Elle n’aime pas l’art, elle s’aime elle dans l’art. On pourrait en dire de même de certains personnages de cette BD qui aiment davantage se voir évoluer dans le milieu de la recherche que d’accepter humblement le champ d’ignorance qui s’étend au-delà du domaine de leur spécialisation.

Le personnage de Karpov incarne l’archétype du chercheur brillant mais imbuvable qui cumule le narcissisme insupportable des artistes mégalomanes et des politiciens imbus d’eux-mêmes.

On y comprend que la recherche est un milieu fascinant, une terre de contraste psychologique pouvant comporter des pontes internationaux d’une modestie incroyable et des chercheurs qui utilisent la plupart de leur temps à mettre en avant leur dernier article avec des sourires crispants de candidats à la présidentielle américaine et qui font du Publish or perish une valeur cardinale les dispensant à l’occasion de toute rigueur scientifique.

La bataille de phylactères à laquelle se livrent Jeanne et sa collègue à la sortie d’un colloque, dans le but de récolter des commentaires sur leurs prestations respectives souligne également la complexité pour les chercheurs de nouer des relations sincères dans ce que David Lodge, le grand écrivain du Picaresque Universitaire nomme un Tout petit monde.

A ce titre, l’égocentrisme des doctorants n’est pas dissimulé : si la plupart des blogs de thèse dépeignent la souffrance des stations du chemin de croix doctoral et de l’incompréhension des proches face à la spécificité de ce travail maïeutique de 500 pages, peu de productions mettent en avant comme le fait Tiphaine Rivière les comportements égocentrés du doctorant : complètement confit dans sa recherche, il est capable d’en parler pendant des heures et de faire un lien entre le dernier Batman et la partie méthodologique de son dernier article.

Enfin, si la bande dessinée n’élude pas les moments d’euphorie liés aux périodes exaltantes et passionnantes de la thèse (car bien heureusement il y a !), elle a le mérite de rendre visible la solitude et l’isolement des doctorants ainsi que le caractère initiatique de la rédaction de la thèse.

La lecture des Carnets de thèse est une délicieuse purge cathartique où l’intégralité du petit monde universitaire est joyeusement dépeint : doctorants comme directeurs ne sont pas épargnés par cette satire graphique qui souligne en filigrane les aspects mesquins de ce milieu.

Je me souviens qu’au tout début de ma thèse j’ai pu sortir en larmes de certaines réunions de département, effarée par la violence symbolique des échanges.

Lire cette BD, c’est prendre du recul et c’est un peu reprendre des forces.

Je vais l’ajouter à la liste des suggestions de ma BU.

Sur la solitude des doctorants, lire : https://socio-logos.revues.org/2929