“Il arrive quand le prochain courant artistique ?” – Les gens dans les musées

23 Mar
20161005_165709.jpg
Qu’il est bon parfois d’enlever ses lunettes de muséologue, de s’asseoir sur un banc dans un musée de beaux arts et de regarder passer les gens.
Ne plus les appeler des “publics”, ne plus évaluer les dispositifs de médiation culturelle qui leur sont proposés, mais juste regarder ces humains venus passer un bon moment un dimanche après-midi.
Au-delà de la délectation esthétique, j’aime regarder les comportements triviaux et quotidiens, les écouter se poser des questions étonnantes que pourtant ils n’oseront pas poser à un médiateur culturel de peur d’écorner les usages érudits et l’habitus savant de la visite muséale.
Et que font-ils pendant leur visite au musée ? Depuis que j’ai l’âge de visiter des expositions, je participe et j’assiste à un nombre étonnant de petits jeux visuels :
Comparer les coiffures du passé avec la mode actuelle, s’étonner en riant devant la façon de dessiner les bébés à la Renaissance, regarder attentivement les fesses des Vénus à la recherche de la parfaite callipyge, disserter avec philosophie sur la taille des attributs masculins des Kouros, prendre une photo d’un détail pour faire une blague à un ami, comparer le visage du démon sur le triptyque médiéval avec Chantal de la compta, jouer à “Où est Charlie” devant Le jardin des délices  de Jérôme Bosch (ou plutôt à la variante : “Où est la framboise géante ?”), compter les squelettes dans Le triomphe de la mort de Brueghel…
Devant Las meninas de Velasquez au musée du Prado, j’ai entendu au moins 88 fois la phrase suivante : “Oh je me souviens j’ai étudié ce tableau en cours d’espagnol en 4é, ça parlait de mise en abyme je crois”. Je suspecte d’ailleurs que Las meninas n’a pas été peint par Velasquez mais que c’est un complot sournoisement ourdi par la confrérie des profs d’espagnol de 4é B pour aborder avec leurs élèves le motif de la mise en abyme.
Et lorsque je m’assoie sur un banc, j’entends souvent des remarques qui me ravissent. En voici quelques unes, glanées au hasard :
-“Il arrive quand le prochain courant artistique ?”
-“Les gens au Moyen Age, ils avaient vraiment cette tête-là ? Avec le menton pointu, le teint blafard et l’air dépressif ? Ou c’était juste les canons de beauté de l’époque, les façons de représenter les visages ?”
-“Si on est genre très très riche, on peut acheter un tableau ? Mais genre très très riche ?”
-“Non mais moi je veux pas lire la correction [en parlant des cartels], je veux garder mon émotion” 
-“Non mais quand est-ce qu’ils vont enlever les formulations racistes et sexistes des cartels ?”
Et je vous passe tous les étonnement liés à la taille des membres virils des statues grecques, qui composent bien 75% des remarques muséales à voix haute, 50% des photographies en gros plan et 85% des rires gênés adolescents (selon une enquête menée par moi-même de façon scandaleusement empiriste depuis 29 ans et s’appuyant sur un panel absolument pas représentatif des publics de musées).
Mais revenons aux motifs des nourrissons dans les tableaux de la Renaissance.
Celles et ceux qui ont visité des musées de beaux arts avec moi connaissent ma passion sans borne pour le concours du “tableau contenant le bébé le plus moche”. Et force est de constater qu’ils sont souvent exagérément joufflus, musclés ou disproportionnés.  Ils ont régulièrement l’air d’avoir été bouillis puis drogués. J’aurais adoré avoir une visite guidée qui m’explique la raison de ces représentation, malgré l’aspect trivial de ma question.
Justice est désormais faite, car le Tumblr Ugly Renaissance Babies rend hommage à tous mes étonnements muséaux et aux théories fumeuses pour savoir comment des maîtres de la Renaissance pouvaient exceller dans le sfumato tout en étant incapable de représenter un nourrisson de façon tant soit peu vraisemblable.
Je rêverai d’une médiation culturelle qui répondrait à toutes ces interrogations décalées, et qui grâce aux connaissances en histoire de l’art et en culture visuelle, offriraient des réponses savantes à ces questions marginales mais non dénuées d’intérêt, parfois considérées comme peu légitimes.
Advertisements

Un monde bavard d’associations : traversée d’un quotidien synesthésique

26 Nov
2014-05-03 14.48.50
Après de nombreuses discussions avec des amis synesthètes et non-synesthètes, j’ai eu envie de dépeindre le quotidien des personnes sujettes à ces types de perceptions en racontant mon témoignage. Aucune prétention scientifique, cet article propose simplement un récit subjectif de la synesthésie dans ses aspects les plus quotidiens et infraordinaires.
Je garde un souvenir étonnant du jour où, au lycée, notre professeure de français nous fit étudier Rimbaud puis Baudelaire. Au programme figurait le traditionnel sonnet sur la couleur des voyelles. Rire étouffé de ma voisine de classe. Mais quelle drogue dure prenait donc Rimbaud pour associer des couleurs aux lettres ?
Pour ma part je ne disais rien, je réfléchissais à ce que j’aurais dit à Rimbaud s’il avait encore été ce monde :
“Cher Arthur, moi aussi, depuis que je sais lire et peut-être même avant, je vois des voyelles écarlates et colorées. Ces couleurs crient et s’imposent. Je te comprends, pour moi aussi le “i” est rouge pourpre, presque piquant. Il est comme une aiguille stridente, acide et bougonne. Par contre, je perçois différemment les autres voyelles : le “e” est aérien et argenté comme un scintillement de métal, le “o” est noir et pâteux, le “a” brille d’un jaune franc et sincère, quant au “u”, il a une couleur fourbe : une sorte de bleu gris insaisissable et mélancolique. Je ne l’aime pas trop. Les nasales “on”, “in” et “an” sont respectivement verte, rouge et jaune.
Mieux, ces lettres ont également un caractère : certains empâtements du “t” lui donnent un air pédant et perfide. Certains “a” sont joyeux lorsqu’ils sont tracés avec des pleins et des déliés. Ils ont toute ma sympathie. Ce n’est heureusement pas immuable. Chaque typographie est pour moi un saut dans l’inconnu, une redistribution totale des personnalités des lettres. Je ne saute pas impunément du Garamond au Cambria.”
D’après plusieurs recherches, ma synesthésie combine les caractéristiques suivantes : graphème-couleur (les lettres sont perçues comme colorées), personnalisation ordinale-linguistique (les lettres et des chiffres ont des personnalités) et synesthésie numérique (les nombres sont alignés dans un axe vertical).
Quand je dois faire une opération de calcul mental, les chiffres se déposent devant mes yeux selon un axe vertical et se répartissent tranquillement dans l’espace. Je suis mon propre dispositif de réalité augmentée.
Ajoutons-y une tendance excessive à la paréidolie et à l’hypermnésie et vous obtiendrez un cerveau un peu fou capable de gagner à tous les jeux de société qui demandent d’inventer des associations d’idées au kilomètre.
Il en découle également une capacité à créer des métaphores bigarrées et des associations d’idées étonnantes.
Je ne sais pas vraiment d’où elles viennent, elles apparaissent spontanément.
Paréidolie
La paréidolie est quotidienne : toute forme perçue se verra immédiatement attribuer une personnalité, une histoire particulière et une ambiance. Pas simplement les nuages, mais aussi les courbes du sèche-linge, les boulons dans les stations essence, les poignées de portes et les tuiles brisées. Ce nœud dans la bois sur la poutre de mon plafond aura à peine été perçu qu’il aura déjà un nom, un univers propre, une mythologie et un récit personnel. Le cerveau agit comme une énorme machine à créer des cosmogonies et à rajouter les liens superflus. C’est plutôt un avantage si l’on aspire à écrire un roman de science fiction ou un recueil de haïkus. Cela devient un inconvénient lorsqu’on doit se concentrer pour faire un créneau à l’heure de pointe.
Ce ne sont pas les éléments pragmatiques et utiles qui sautent aux yeux en premier, mais les associations incongrues, les décalages étranges, les bonds infraordinaires et les enchaînements poétiques. Un cerveau comme un aimant à similitudes, un handicap autant qu’une source d’émerveillement.
Hypermnésie 
Un autre avantage de la synesthésie est l’hypermnésie occasionnelle provoquée par la surabondance d’associations d’idées.
Cela peut donner l’impression d’avoir un cerveau qui invente en permanence des moyens mnémotechniques, sans qu’on le lui ait demandé. Si par exemple je veux me souvenir du prénom de ma collègue Nadia, je n’ai qu’à associer les couleurs des voyelles de son nom avec des éléments de son physique. En lisant ou entendant son nom, la couleur jaune du “a” de Nadia me saute aux yeux et je remarque qu’elle porte toujours une écharpe jaune. Je vais donc l’associer à la couleur de se son écharpe.
Si j’oublie le prénom de ma collègue, je n’ai qu’à regarder son écharpe et à réfléchir à un prénom “jaune” (c’est-à-dire contenant plusieurs “a”). Ensuite son prénom me revient à l’esprit.
Et si un jour elle oublie son écharpe ? Je m’accroche alors à une autre similitude colorée : le “a” de son prénom est jaune comme le thé Lipton qu’elle boit tous les matins, ou comme sa clef USB. Et la couleur “n” de son prénom est noire comme sont sombres les pages de l’histoire qu’elle a étudié dans sa thèse consacrée au fascisme.
Bien que ces techniques qui s’inventent toutes seules soient utiles pour se rappeler du prénom de mes collègues, je suis parfois épuisée par la capacité de mon cerveau à tout associer en permanence, ce qui m’oblige à me souvenir de données parfaitement inutiles, telles que les noms des arrêts de train sur la ligne de TER entre Chemnitz et Leipzig ou les prénoms de tous les personnages d’un dessin animé vu de force dans l’avion il y a quinze ans. Mon cerveau me fait parfois penser à un vieil ordinateur sous Windows 98 que l’on n’aurait pas défragmenté depuis longtemps.
Un peu comme si j’avais donné les rennes de ma conscience à un Oulipien sous acide. Est-ce vraiment le moment de faire une association d’idée entre la couleur de mon numéro fiscal et celle de l’adresse de ma mutuelle ? Il y a parfois de quoi rendre fou.
La maladie de la ressemblance
A ce sujet, je voudrais développer un autre élément intéressant de la synesthésie : la maladie de la ressemblance. En cherchant des exemples de paréidolie et de synesthésie sur internet, j’ai trouvé un important nombre de ressources en lien avec l’univers paranormal. Pléthores de médiums synesthètes qui voient des auras. Comme si le fait de croiser des perceptions donnaient forcément accès à un monde caché. Le fait de pouvoir corréler deux signes serait forcément l’indice évident d’un complot ou d’une vérité cryptée. Cette certitude qu’Umberto Eco appelle la “maladie de la ressemblance” dans Le pendule de Foucault nous pousse à chercher des relations cachées entre deux événements apparemment distincts. Et en remuant suffisamment les prémisses des syllogismes, on peut avoir la fallacieuse impression de décrypter le réel. Je ne serai donc pas étonnée que certains synesthètes soient des proies faciles pour les dérives de l’ésotérisme, de la pensée magique et des pseudo-sciences.
Pourtant, je ne me sens pas envahie par ces sensations, comme mes proches pourraient le penser. C’est une présence rassurante qui est là depuis l’enfance.
Je n’en suis pas gênée, comme le poisson n’est pas dérangé par l’eau dans laquelle il nage.
Et je ne me lasse pas de découvrir des paréidolies chaque jour. Quel ennui, un monde qui ne jetterait pas de passerelles sensorielles entre les objets, un monde où les voyelles garderaient mollement la teinte grise du traitement de texte et où un air de gamelan n’évoquerait pas des parfums frais comme des tableaux de Pierre Bonnard.
Perdre ma synesthésie reviendrait à vivre avec un sens en moins. Je me représente un monde fade et lent, un monde rationnel sans correspondance. Un monde d’une incroyable solitude, une maison vide. Et parfois un lieu paisible pour méditer sur la singularité de chaque sensation.
C’est pourquoi j’aimerai parfois dé-corréler toutes ces perceptions, pour voir. Juste un jour, soulagement serein d’un cerveau qui ne boirait pas le réel d’une traite et n’en ferai pas des colliers bariolés.
En attendant, j’ai pour amis les métaphores baroques, les chiffres alignés et la poésie sauvage.

Le musée impossible – Variation oulipienne vers d’absurdes classifications de musées

8 Nov
La réflexion sur les catégories des musées interroge rarement les autres classifications qui auraient pu advenir.
Et pourtant, s’il nous semble évident que les collections muséales soient rangées dans des catégories peu remises en cause telles que les beaux arts, l’histoire ou l’ethnographie, il est intéressant de se pencher sur les catégories qui n’ont pas été élues.
Rien ne nous empêche donc de retourner comme un gant les évidences infra-ordinaires de ces classifications pour en explorer les zones d’ombre et proposer des classements transversaux, absurdes et impossibles.
A l’instar du désormais célèbre musée du cœur brisé (à Zagreb et à Los Angeles), qui propose d’archiver les émotions, et de montrer comment nous aimons et comment nous réagissons à la perte, je propose une modeste liste de thématiques ordinaires et triviales pour de minuscules musées intimes.
J’espère trouver un musée à la thématique si précise qu’elle ne comportera qu’une dizaine d’objets.
Décliner cette contrainte Oulipienne aboutit à la liste suivante qui intègre des éléments quotidiens dont la trivialité et la précision empêche d’envisager sérieusement leur collection mais donc l’évocation ramène à des souvenirs intimes.
Cet article a évidemment été écrit en espérant qu’un Oulipien perdu y échoue et ressente une révélation saisissante, à savoir qu’il est nécessaire de créer un OuExPo pour inventer des contraintes tordues à destination des musées et des pratiques d’exposition.
Catégories transversales
Le musée des œuvres qui rendent nostalgiques
Les musées des tableaux qui représentent les nourrissons de façon peu réaliste
Le musée de ce qui est bleu roi
Le musée des textures rugueuses
Le musée de la norme (sponsorisé par AFNOR et Lexomil)
Le musée des œuvres isocèles
Le musée de ce qui sera bientôt démodé
Le musée de ce qui est moyennement beau
Le musée des œuvres qui ont failli entrer au musée
Catégories trop précises
Le musée des techniques pour se lever du canapé sans réveiller le chat qui s’est endormi sur nos genoux
Le musée des objets de boutiques de musées qui n’ont rien à voir avec les collections du musée
Le musée des pâtisseries les plus étouffe-chrétiens
Le musée de ce qui énerve tonton Jean-Pierre
Le musée des graines rigolotes et non comestibles que les enfants aiment garder dans leurs poches (comme des graines à hélicoptères que l’on peut lancer et autres samares et akènes)
Le musée des sensations synesthésiques les plus étonnantes
Le musée des plus belles interfaces de Windows 98
Le musée des excuses bidons pour ne pas avoir rendu le devoir maison de SVT
Le musée de la lettre d’amour pathétique
Le musée des odeurs de marqueurs
Le musée des odeurs de voitures neuves
Le musée de la dissertation de français la plus moyenne
Le musée des motifs de sièges SNCF les plus kitsch
Le musée des répliques assassines de repas de famille
Le musée des élucubrations hypocondriaques
Le musée des personnalités politiques corrompues (à visiter avant chaque élection pour se rafraîchir la mémoire)
Le musée des capacités physiques étonnantes (telles que bouger les oreilles ou les sourcils)
Le musée des vengeances les plus truculentes
Le musée des choses communes à toutes les cultures (rituels funéraires, salutations et présentation de soi)
Le musée des arguments misogynes en carton (un briquet est fourni à l’entrer pour brûler les pièces les plus fatigantes)
Le musée des sonneries de téléphones
Le musée des publicités les plus banales
Le musée des rires peu communs
Le musée des surfaces moelleuses
Le musée de la signalétique ratée (bon courage pour en sortir)

“Songe à la douceur” de Clémentine Beauvais, épopée réjouissante en territoire adolescent

6 Oct

Songe douceur

Dans son roman “Songe à la douceur”, Clémentine Beauvais se livre à un travail d’équilibriste virtuose : aborder la passion adolescente sans tomber dans la mièvrerie, jouer avec la mise en page sans rendre le texte pédant et s’inspirer d’un classique de la littérature russe sans céder à une intertextualité laborieuse.
“Songe à la douceur”, c’est d’abord une réécriture exquise d’Eugène Onéguine, un tragique destin amoureux causé par une très légère différence d’âge et une persistante aversion pour l’ennui. Dans ce dense tissu intertextuel, où alternent vers et prose, bien malin celui qui saurait retrouver toutes les références littéraires qui jalonnent l’oeuvre.
On aurait pu craindre une énième variation sur le spleen adolescent, on y trouve à la place une sincérité désarmante et un travail subtil pour retranscrire l’atmosphère particulière de l’adolescence. Eugène et Tatiana s’aiment sans savoir s’aimer, ils seront tour à tour touchants et ridicules, virtuoses et banaux. L’auteure pose un regard tendre sur les excès adolescents, ballottés entre idéalisme, nihilisme, envolées lyriques et préoccupations plus triviales.
Ces nombreux aller-retour entre ironie et sincérité, menés par une narratrice interventionniste qui a le goût du comique méta-littéraire, donnent à voir roman à la texture troublante, passant de la légèreté à la solennité.
On y trouve surtout de superbes audaces typographiques qui deviennent peu à peu des anagrammes réjouissants et donnent au roman un rythme baroque et émouvant.
Cette mise en page créative permet également à l’auteure de dépeindre de façon réaliste nos échanges numériques quotidiens. Tout y est représenté de façon très crue : l’écran des textos, les smileys, Skype et son crayon qui tressaute doucement quand notre interlocuteur écrit.
Les lecteurs nés avant les années 2000 se rappelleront avec délice l’époque des dialogues sur MSN Messenger et autres trombones anthropomorphes dans les logiciels de traitement de texte. Cette archéologie des pratiques d’une grande justesse et menée avec beaucoup d’humour met en scène la présence des technologies dans nos vies et réjouira tout lecteur un tant soit peu intéressé par la fonction symbolique de ces interfaces.
La magie de ce roman est enfin de nous laisser songer à ce qui se déroule dans ses marges. “La bêtise, c’est de vouloir tout dire” disait Flaubert.
Gloire aux auteurs qui font la guerre à l’explicite et nous offrent de tels moments de justesse.
h
***
g
Et pour les indécis que ma critique n’aurait su convaincre de courir acquérir le roman, quelques extraits :
“Parce que leur histoire ne s’était pas achevée au bon endroit, au bon moment,

parce qu’ils avaient contrarié leurs sentiments,
il était écrit, me semble-t-il, qu’Eugène et Tatiana se retrouvent dix ans plus tard,
sous terre,
dans le Meteor, ligne 14 (violet clair), un matin d’hiver.”

 
 Il a le mal d’un siècle qui n’est pas le sien ;
Il se sent l’héritier amer d’un spleen ancien.
Tout est objet d’ennui pour cet inconsolable-
Ou de tristesse extrême, atroce, épouvantable.
Il a tout essayé, et tout lui a déplu.
Il a fumé, couché, dansé, mangé et bu,
Lu, couru, voyagé, peint, joué et écrit :
Rien ne réveille en lui de plaisir endormi.
Souvent, il imagine, au rebord du sommeil,
Dans un futur lointain l’implosion du soleil.
Puisqu’un jour tout sera cette profonde absence, Pourquoi remplir en vain notre vaine existence ?
Pourquoi se dépenser en futiles efforts
Dans un monde acculé au couloir de la mort ?
Qu’ils sont laids et idiots, ceux qui se divertissent,
Ceux qui se perdent en labeur ou en délices,
Ceux qui travaillent, ceux qui aiment, ceux qui chantent,
Pour oublier le vide intense qui les hante !
Eugène, à dix-sept ans, a tout compris sur tout :
Et comme tout est rien, il ne fait rien du tout. “

Précarité et vulnérabilité – Manger à l’université, notes infraordinaires

11 Jul

Image article nourriture blog

Après sept années passées dans différentes universités, je remarque que la nourriture apportée par les étudiants circule avec une régularité étonnante.

J’aime beaucoup la période des partiels. La table de chaque étudiant suit une organisation spatiale bien précise. On distingue généralement l’ovale d’un sachet de biscuits Petit déjeuner, une compote à boire, un demi kinder bueno, deux mandarines empilées l’une sur l’autre dans un équilibre instable, l’inévitable demi bouteille de Cristalline et parfois un thermos Totoro.

*

Un goûter improvisé dans un couloir ou dans une salle de cours inoccupée. Il n’y avait pas assez de place à la cafét’. Quatre étudiantes partagent un brownie acheté au Lidl d’en face. L’une d’elle a fait de l’ice tea maison au matcha. Sa voisine partage un tuperware rempli de cerises. Elles viennent du jardin de chez mes parents, j’y étais le week-end dernier.

*

A la cafet’ deux étudiantes en première année de licence ouvrent avec délicatesse un bento contenant du kimchi maison. Dans l’étage du dessous, des cookies au gingembre confit. Tout est bio, je viens de les finir ce matin, ça coûte un bras mais le goût est meilleur. 

*

Pour le dernier cours avant les soutenances de master, le prof a proposé de faire un pot. Quatre étudiants font circuler un paquet de Dragibus. Le prof a amené un cake à la rhubarbe. Les Dragibus noirs ont plus de succès.

*

Il y a du rab de frites au Restau U. Vent de joie dans les tables. Cliquetis d’assiettes. Trois étudiants improvisent une chanson dont les paroles sont, peu ou prou : J’ai deux amours, les frites et les cookies.

***

Une joyeuse profusion de nourriture sucrée. Et tout près, trop près, la brutalité de la précarité financière étudiante.

*

A la fin de leur repas au restau U, deux étudiants prennent discrètement du pain dans la corbeille et trois échantillons de mayonnaise, moutarde, ketchup. Personne ne les a vus. L’un d’eux sourit et prend une voix de grand-père pour dire à son ami : Les temps sont durs mon petit, c’est plus ce que c’était, cette semaine, ça va être pain-mayo tous les soirs.

*

Pique-nique improvisé au parc d’à côté entre deux cours d’histoire. Un des étudiants a pris ce qu’il restait dans sa cuisine : deux tranches de pain de mie Top Budget. La garniture, ce sera quand le Crous aura versé les bourses. Il mange son sandwich au pain avec une infinie discrétion. Il préférerait quitter l’université plutôt que ses amis s’en rendent compte.

*

Quatre étudiantes passent dans le hall de l’université. Un grand buffet rassemble des chercheurs en linguistique venus assister à un colloque sur l’intertextualité. L’une d’elle, souriante : Tu penses qu’on peut piquer un samossa ? Genre discrètement ?

 *

Fin du séminaire doctoral. Le professeur propose d’aller fêter ça autour d’un verre. Gêne d’un doctorant, 5 euros la pinte, même en happy hour, c’est un budget. Le professeur ne comprend pas, Vous ne voulez pas venir ? C’est important le réseau vous savez. Finalement il se joindra au groupe et commandera un expresso, un euro cinquante. Il partira avant que le groupe n’aille au restaurant, prétextant un article urgent à terminer.

*

Tant de situations où la honte l’emporte, là où on ne met pas de mots pour entendre, reconnaître et apaiser.

Maintenant que je suis enseignante-chercheuse et que j’ai un salaire qui me permet de d’insérer une garniture dans mes sandwichs, j’essaie d’être encore plus sensible à cette précarité quotidienne. J’essaie de ne pas faire comme si je n’avais pas vu, de ne pas me voiler la face.

L’argument type je suis déjà passée par là, chacun son tour n’est pas recevable. Les collègues qui banalisent cette précarité sous couvert d’élitisme m’interrogent profondément.

Simplement se rendre compte et compatir, se rappeler sa façon de gérer un budget à 19 ans.

En recueillant ce quotidien, prendre la mesure de la précarité étudiante et de la vulnérabilité de leur budget.

Et peu à peu, prendre de nouvelles habitudes, des détails anodins : faire acheter le plus d’ouvrages possibles à la bibliothèque universitaire, diffuser davantage les articles en libre accès sur HAL, permettre aux étudiants de passer des tests d’anglais gratuits en ligne quand le TOEIC n’est pas nécessaire, leur apprendre à argumenter pour que leur stage soit rémunéré, parfois même le faire avec eux quand on connaît l’entreprise, cuisiner une fournée de cookies à amener lors du dernier cours, faire une lettre de recommandation pour l’obtention d’une bourse de mobilité… Une discrète économie de la sollicitude (mélange d’attention et d’empathie, ce qu’on appelle en anglais care dans les réflexions sur l’ethics of care) qui me semble aller de soi.

Mais pour beaucoup de collègues, c’est de la perte de temps et de la sensiblerie.

Et continuer de regarder l’université comme un monde neuf et étrange, ne pas s’endurcir face aux fragilités, cultiver une sensibilité éclairée.

***

Pour en savoir plus sur l’éthique de la sollicitude :

-Fabienne Brugère, L’éthique du “care”, collection “Que sais-je ?” PUF, 2011.

-Pascale Molinier, Sandra Laugier, Patricia Paperman et al., Qu’est-ce que le care ? : Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2009,

-L’article Wikipédia est également très bien fait : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89thique_de_la_sollicitude

 

“Ce qui ne me sera pas rendu” – L’infraordinaire d’un burn out dû au harcèlement moral et sexiste à l’université

11 Jul

Harcèlement université

 

“Mais à l’université les gens sont érudits, il y a moins de sexisme”
 
J’entends souvent cet argument venant de collègues ou d’amis qui ne travaillent pas dans le milieu universitaire.
Pourtant, depuis sept ans, je suis universitaire et je n’ai pas souvenir d’une seule fac où je n’ai pas été victime ou témoin de situations de harcèlement moral et/ou sexiste.
Je ne parlerai pas ici des causes structurelles qui font de l’université un creuset idéal pour le sexisme académique (plafond de verre, impunité, patriarcat exacerbé par la relation d’autorité entre les directeurs de thèse et les doctorantes…).
Je ne parlerai pas non plus du sexisme ordinaire, du paternalisme horripilant de ces vieux chercheurs qui me tapotent l’épaule en m’appelant “ma petite” et qui commentent ma robe et mon décolleté au lieu de commenter mes recherches.
Des chercheurs et des associations comme le CLASCHES l’ont déjà fait, et ce bien mieux que moi.
A la place, j’ai voulu montrer dans cet article ce que “fait” un burn out dû à des situations de harcèlement sexiste et moral à un chercheur. Je choisis ici de partager le témoignage d’une collègue qui a préféré garder l’anonymat.
J’aime ce qui dans ce témoignage montre l’infra-ordinaire du burn out, c’est-à-dire tous les éléments matériels, physiologiques, financier et triviaux qui sont d’habitude éludés par des termes juridiques et des descriptions d’événements.
Ce témoignage n’a aucune prétention scientifique, il vise simplement à raconter une expérience vécue et à alerter sur les risques psycho-sociaux à l’université dû au cocktail malsain malheureusement trop répandu : sexisme / impunité des agresseurs / loi du silence.
J’espère que cet article donnera du courage aux victimes pour parler.
A la fin de l’article je propose quelques outils pour essayer de briser ou du moins d’amoindrir la loi du silence.
Ce qui ne sera pas rendu
C’est un cas de harcèlement moral et de harcèlement sexiste.
Toute l’année il y a des crises de colères, des violences psychologiques, des remarques déplacées et humiliantes.
Les victimes en parlent au service RH. On constate la présence de risques psycho-sociaux au travail.
Un compromis est trouvé. Ils éloignent temporairement le collègue en faute.
Mais pas de sanction. Même pas de commission disciplinaire. Pas de dédommagement pour le préjudice subi pour les victimes. Pas de garantie non plus que l’agresseur ne va pas recommencer.  Et il reste mon collègue dans le département.
On me déconseille de porter plainte à la police : “Ce sera ta parole contre la sienne et il est à l’université depuis plus longtemps que toi”. Je ne savais pas que la culpabilité s’érodait avec l’ancienneté.
Je suis trop fatiguée pour porter plainte à la police alors j’essaie de me contenter du compromis et de vivre avec cette boule d’injustice qui grogne près des tempes.
Mais le plus dur est à venir.
Il faut supporter les mots acides des collègues.
“Oui ça va il vous a pas violé quand même, c’était juste des mots, il aurait fallu vous imposer et vous défendre aussi”
“Elle a menti. Elle l’a dénoncé pour prendre sa place de responsable”
“Le pauvre homme, vous vous rendez compte, porter plainte contre lui, ça à son âge, vous n’avez pas de cœur”.
On me fait culpabiliser d’avoir rapporté au service RH des propos sexistes.
On me dit que je ne dois pas me plaindre car c’est déjà bien qu’on ait reconnu ce que j’ai vécu. On a pris des mesures, vous voyez, on vous permet de travailler un peu plus loin de l’agresseur.
On a tout réparé ?
Non.
On n’a pas réparé les nuits sans sommeil, les boules au ventre en passant devant son bureau, les angoisses nichées à l’intérieur de la gorge, l’envie de rien, la coulée poisseuse de culpabilité autour des tempes, les malaises un jour sur deux, les crises de paniques à s’en mordre la main pour ne pas hurler, l’éboulement intérieur. On n’a pas réparé les cernes sous mes yeux et mes ongles mordillés.
On n’a pas tout réparé, on a juste mis un peu de peinture sur un éboulement.
Le psychologue du travail dit “petit fléchissement dépressif”, il évoque des “risques psycho-sociaux” mais à l’intérieur je sais que c’est un éboulement. Je sens les pierres qui s’effondrent, les piliers qui se fissurent, le crissement mat du granit.
On m’a enlevé des parties de moi. Je n’aime plus ce que j’aime d’habitude. Pendant trois mois, je suis une coquille vide, un creux, un réceptacle à vide. Je ne veux rien, même dormir m’ennuie.
Je ne peux utiliser que la moitié de mes pensées. Je perds mes mots, je dis deux fois la même chose. Mes amis se moquent un peu.
Mon cerveau est apathique et latent. Dans mes mails professionnels, je fais des fautes d’orthographe à chaque ligne. Quand je dois écrire un article de recherche, mes pensées s’engluent et je retarde jusqu’au dernier moment le passage à la rédaction.
Avant, quand j’imaginais une personne faisant un burn out, je voyais un individu fatigué qui avait besoin d’une bonne semaine de sommeil loin de son ordinateur. En réalité, on est tellement hors de soi-même que même le sommeil paraît éreintant.
Il me manque des morceaux de ma personnalité. Je suis amenuisée, émoussée, comme une pointe de couteau sur la pierre à aiguiser. Les larmes sont proches à chaque fois que le réel se manifeste, même calmement. Ma personnalité s’écoule de moi-même comme un fleuve trop longtemps contenu. Si ce n’était pas aussi douloureux, ce serait presque fascinant à observer. Je me vois paisiblement me déconstruire, pierre après pierre. J’adorais cuisiner. Maintenant je n’éprouve plus aucun plaisir à l’idée de préparer un repas. Je ne reste plus que le témoin de moi-même, une morne sentinelle qui vérifie que le corps que j’occupe se nourrit et dort de temps en temps. Je n’ai même plus la force de m’indigner. Je me laisse couler dans l’apathie.
Et matériellement, ça représente quoi, un burn out ?
On en parle très peu, mais tout le bricolage qu’on achète un peu au hasard pour ne pas s’effondrer a un coût non négligeable.
On ne me remboursera pas les séances chez le psychologue, les comprimés de magnésium (la plaquette dans mon sac à main, tel un doudou en forme de complément alimentaire), les paquets de Pepitos engloutis à 3h du matin entre le cauchemar et l’insomnie, l’achat de livres sur le harcèlement au travail, les trois séances à 70 euros chez l’ostéopathe pour le dos qui est comme une plaque de marbre.
J’estime que mon burn out m’a coûté à peu près 340 euros. Pour le moment.
Plus grave encore, on ne me rendra pas non plus tous les moments de vie quotidienne. Des amis m’invitent à boire un verre. Je ne suis même pas en mesure de sortir de mon lit. C’est arrivé trop souvent. Qui me rendra ce temps de vie volé, ce coma social, ma joie mise entre parenthèses ?
La première étape, c’est de se rendre compte que ni l’université, ni aucune institution ne me le rendra.
Et de trouver des moyens de me le rendre par moi-même, de me rembourser de ces trois mois de vie. Comment ne pas devenir aigrie ? Comment ne pas se consumer de colère ? Comment ne pas devenir dégoûtée, allergique au travail et renâcler à la tâche ? Et surtout comment soigner les fissures et reconstruire les piliers ?
Il doit bien y avoir des petites stratégies pour se rembourser au quotidien ? De temps en temps, arriver une heure plus tard au travail, flâner au parc entre deux cours. Prendre davantage le temps de discuter avec les collègues précieux. Les collègues merveilleux, empathiques et altruistes, qu’on a rencontré dans l’épreuve. Car il y en a, et c’est à peu près la seule belle surprise de cette épreuve. Avec eux, on réussit à collaborer de façon bienveillante sans tomber dans la complaisance. On apprend à être aussi exigeant qu’altruiste. Par de longs débats sur le care et sur les façons les plus pertinentes de travailler ensemble, on retrouve du sens à notre engagement dans les sciences sociales. On comprend que la sensibilité n’est pas la sensiblerie mais une voie qui mène à des témoignages qui peuvent faire changer les points de vue et faire ricocher l’empathie.
Pour l’argent, c’est plus compliqué, on ne me le rendra pas. Il faut vivre avec cette boule d’injustice dans le ventre. Alors je peux me rembourser en enlevant un peu de temps de travail. Transformer du temps de travail en temps de vie, et réfléchir à une façon plus légère de travailler. Retrouver du sens au travail.
Se découvrir maçon de soi-même et panser les pierres. Redécouvrir des piliers insoupçonnés.
Par l’écriture, retrouver une puissance d’agir. Mon témoignage n’est pas un stigmate, c’est un radar qui me permet d’être plus attentive. Si cela arrive à des collègues, je saurai peut-être les guider, du moins les soutenir, je connais la voie et les étapes.
Je tire étrangement de cette expérience une force coriace et un engagement résolu à ne plus me taire.
Mais ne pas céder non plus à l’injonction à la résilience. Ce qui a été vécu est indéniablement dur. L’éboulement ne s’arrête pas par la simple volonté.
Le plus dur commence alors. Gérer adroitement l’acceptation d’avoir été amoindrie et la féroce envie de rattraper sa vie.
Et tirer des enseignements issus de l’expérience.
***
Heureusement il y a tout de même des instances efficaces à l’université :
-l’association  CLASCHES contre le sexisme : 
-le registre “santé et sécurité au travail” dans chaque département et/ou au service RH responsable de la santé au travail
-le/la service des RH dédié à la santé et à la sécurité au travail
-le/la responsable “Egalité femme-homme” de l’université
-la médecine du travail
-possibilité selon les universités de rencontrer le psychologue du travail
affiche à coller inalco

Générateur de noms de lieux culturels mainstream à tendance participative et disruptive

7 Oct

IMG_20170219_225035

Une certaine uniformisation syntaxique des noms de lieux culturels étant en train de sévir actuellement (Gaieté Lyrique, Hasard Ludique…), nous ne pouvions laisser les collectivités locales sans un outil clef en main pour nommer et décrire ces tiers lieux disruptifs et novateurs.
Voici la procédure :

/// Choisir un mot de la liste 1
Fabrique / Friche / Guinguette / Wagon / Salon / Navette / Cabane / Cabanon / Cabaret / Chambre / Studio / Grange / Hangar / Baraque / Sarcophage / Bistrot / Boudoir / Sérendipité

/// Rajouter un mot de la liste 2
Euphorique / Synesthésique / Electrique / Ironique / Atypique / Poétique / Éclectique/ Dithyrambique / Psychédélique / Maléfique / Onirique / Cosmique / Flottant / Oxygéné / Aérien 

/// Ce qui nous donne
La guinguette électrique ? Le wagon euphorique ? Le bistrot cosmique ? La sérendipité épique
En voilà un beau nom de lieu culturel !

/// Et maintenant, avec quel discours mainstream enrober ce lieu ?

1. Piocher au hasard un substantif
Fabrique / Tiers lieu / Atelier

2. Puis piocher quelques adjectifs
Co-créatif / ludique / numérique / disruptif / participatif / innovant / alternatif

3. Mixez le tout sans vergogne !
Ex : la sérendipité épique est un tiers lieu disruptif et co-créatif au service du numérique participatif proposant des ateliers ludiques et innovants