Générateur de noms de lieux culturels mainstream à tendance participative et disruptive

7 Oct

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Une certaine uniformisation syntaxique des noms de lieux culturels étant en train de sévir actuellement (Gaieté Lyrique, Hasard Ludique…), nous ne pouvions laisser les collectivités locales sans un outil clef en main pour nommer et décrire ces tiers lieux disruptifs et novateurs.
Voici la procédure :

/// Choisir un mot de la liste 1
Fabrique / Friche / Guinguette / Wagon / Salon / Navette / Cabane / Cabanon / Cabaret / Chambre / Studio / Grange / Hangar / Baraque / Sarcophage / Bistrot / Boudoir / Sérendipité

/// Rajouter un mot de la liste 2
Euphorique / Synesthésique / Electrique / Ironique / Atypique / Poétique / Éclectique/ Dithyrambique / Psychédélique / Maléfique / Onirique / Cosmique / Flottant / Oxygéné / Aérien 

/// Ce qui nous donne
La guinguette électrique ? Le wagon euphorique ? Le bistrot cosmique ? La sérendipité épique
En voilà un beau nom de lieu culturel !

/// Et maintenant, avec quel discours mainstream enrober ce lieu ?

1. Piocher au hasard un substantif
Fabrique / Tiers lieu / Atelier

2. Puis piocher quelques adjectifs
Co-créatif / ludique / numérique / disruptif / participatif / innovant / alternatif

3. Mixez le tout sans vergogne !
Ex : la sérendipité épique est un tiers lieu disruptif et co-créatif au service du numérique participatif proposant des ateliers ludiques et innovants

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le chagrin d’ami, cette rupture à laquelle nous ne sommes pas socialement préparés

6 Dec

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Tout le monde en conviendra, certaines ruptures amicales sont infiniment plus douloureuses que des déconvenues amoureuses. Et pourtant on observe dans les médias et les récits fictionnels une surreprésentation des chagrins d’amour par rapport au chagrin d’ami. Il y a bien des représentations de ruptures amicales dans les récits de fiction, mais force est de constater qu’il n’y a pas de film spécial chagrin d’ami, comme certaines personnes regardent des films cultes pour se remettre d’une rupture. Dans le chagrin d’ami, point de stéréotype, point de comédie romantique à regarder, avachie face à un pot de nutella, point d’amis qui vous sortent de force pour boire un verre.

Il y a également peu de possibilités de faire des crises de jalousie. Prenons le cas classique où une connaissance rencontre de nouveaux amis et s’éloigne peu à peu de son cercle de proches. On ne s’imagine pas décemment aller voir son ex-ami pour à genoux lui demander ce qu’il a de plus que nous ?

La rupture amicale n’est en rien ritualisée par des étapes précises et c’est précisément ce qui rend son deuil d’autant plus ardu.

Quand dans la rupture amoureuse, la partition des objets acquis en commun est une étape permettant de matérialiser la fin de la relation, il y a rarement en amitié cette possibilité d’aller chez l’autre pour lui rendre tous ses cadeaux ou de faire le partage des biens pour commencer à se reconstruire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on a plus de chance de retrouver ses DVD après un chagrin d’amour qu’après qu’un chagrin d’ami.

En outre, l’absence de rites pour marquer le chagrin d’ami peut rendre la rupture d’une violence inouïe. Souvent, seule une distance diffuse et impalpable sépare les anciens amis, quelques messages qui restent sans réponse, ce qui est encore plus triste et cruel, car il manque la coupure nette d’une rupture permettant de marquer le début du deuil.

En amitié on ne se sépare pas, on s’est perdus de vue. Ce n’est pas la distance qui fait mal, ce sont les tentatives maladroites pour reprendre des nouvelles depuis le temps.  Et que dire des amoureux qui étaient également des amis. La douleur double-t-elle ?

En tapant « chagrin d’ami » sur un moteur de recherche, on trouve des centaines de témoignages passionnants. Des psychologues comme Danièle Brun s’accordent à souligner la force de la passion à l’œuvre dans l’amitié. Elle explique notamment que le mythe de l’amitié éternelle qui dépasse aujourd’hui celui de l’amour (dévalué dans le divorce et la menace de la séparation) nous fait vivre sous la pression de relations amicales durables. On constate alors, lors des ruptures amicales, que nous manquons cruellement de discours sociaux sur ce genre de douleurs pour trouver les bons mots à mettre dessus et débuter la reconstruction.

Alors, inventons des films, des romans, des séries TV, avec les mêmes clichés que les amoureux, mais adaptons-les à l’amitié ! Inventons des formes sociales où couler cette tristesse afin qu’elle devienne du domaine du dicible. De même qu’il existe une culture du chagrin d’amour, je vous propose d’inventer les codes du deuil du chagrin d’ami.

 
De l’urgence d’utiliser l’expression « chagrin d’ami »

*Les tout juste plaqués liront les fameux Fragments d’un discours amical de Barthes.

*How I met your mother ? sera remplacé par How I met my best buddy ?  et raconterait la naissance du sentiment amical.

*Sex and the city serait  Friendship in the city et détaillerait la façon dont les relations amicales se créent et se délitent dans un mode de vie urbain.

*Love Actually deviendrait Friendship actually et dresserait le portrait de différentes histoires d’amitié. On pleurerait, on s’identifierait, il y aurait un bon coup de catharsis dans tout ça et tout le monde irait beaucoup mieux !

*D’autres liront Les Essais de Montaigne en pleurant et en balbutiant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi »

*Ceux qui désirent entretenir une philia sincère reliront L’Ethique à Nicomaque en espérant secrètement rencontrer LA grande amitié, celle qui dure toute une vie.

*Adaptons certains proverbes :

Un ami de perdu, dix de retrouvés !
L’amitié est aveugle
Heureux aux jeux, malheureux en amitié
Les histoires de potes finissent mal en général
L’amitié est enfant de bohème, elle n’a jamais jamais connu de loi
On ne badine pas avec l’amitié

Seule limite à ce jeu de réécriture : je ne tolèrerai pas que Marc Lévy, Guillaume Musso ou E. L. James transvasent leur mièvrerie à l’eau de rose sur le sentiment amical.

Et pour les devancer, afin qu’ils ne commettent pas cet odieux forfait, j’ai moi-même écrit un début de roman amical dans leur style. L’expérience a été tellement éprouvante que je me suis brûlée la rétine au deuxième degré en relisant le premier brouillon. Mais cette aventure aux limites de la littérature niaise m’a néanmoins permis de reconnaitre mes vrais amis. C’étaient ceux qui, durant ma longue convalescence oculaire, ont su m’apporter du sérum physiologique et des moelleux aux schokobons en me lisant du Boris Vian.
Car ce que cet article omet de décrire, c’est l’intensité du phénomène inverse : il existe également un coup de foudre amical, une passion amicale et un bien-être incroyable à se sentir entouré par des personnes authentiques.

 

Photo : Discarding images

Le milieu universitaire rend-il narcissique ? De la nécessité de lire les “Carnets de thèse” de Tiphaine Rivière

20 Jul

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Dans les excellentes recensions de la BD de Tiphaine Rivière qui circulent sur le web, on glorifie le brio avec lequel l’auteure répond à la contrainte quasi-oulipienne de faire peser sur une doctorante toutes les scories possibles et imaginables dont regorgent les recoins de l’enseignement supérieur et la recherche : la précarisation de l’emploi, le comportement démissionnaire du directeur de thèse et les longues soirées solitaires à se battre contre sa propre procrastination…

Cependant, le véritable talent de cette BD réside selon moi dans l’exquis sarcasme dont l’auteure fait preuve pour décrire de façon acerbe et réaliste certains traits psychologiques des universitaires.

Entrons avec elle la ronde des péchés capitaux de la recherche.

***Des chercheurs narcissiques, égocentriques et isolés

Stanislavski disait à propos d’une actrice minaudante et cabotine : Elle n’aime pas l’art, elle s’aime elle dans l’art. On pourrait en dire de même de certains personnages de cette BD qui aiment davantage se voir évoluer dans le milieu de la recherche que d’accepter humblement le champ d’ignorance qui s’étend au-delà du domaine de leur spécialisation.

Le personnage de Karpov incarne l’archétype du chercheur brillant mais imbuvable qui cumule le narcissisme insupportable des artistes mégalomanes et des politiciens imbus d’eux-mêmes.

On y comprend que la recherche est un milieu fascinant, une terre de contraste psychologique pouvant comporter des pontes internationaux d’une modestie incroyable et des chercheurs qui utilisent la plupart de leur temps à mettre en avant leur dernier article avec des sourires crispants de candidats à la présidentielle américaine et qui font du Publish or perish une valeur cardinale les dispensant à l’occasion de toute rigueur scientifique.

La bataille de phylactères à laquelle se livrent Jeanne et sa collègue à la sortie d’un colloque, dans le but de récolter des commentaires sur leurs prestations respectives souligne également la complexité pour les chercheurs de nouer des relations sincères dans ce que David Lodge, le grand écrivain du Picaresque Universitaire nomme un Tout petit monde.

A ce titre, l’égocentrisme des doctorants n’est pas dissimulé : si la plupart des blogs de thèse dépeignent la souffrance des stations du chemin de croix doctoral et de l’incompréhension des proches face à la spécificité de ce travail maïeutique de 500 pages, peu de productions mettent en avant comme le fait Tiphaine Rivière les comportements égocentrés du doctorant : complètement confit dans sa recherche, il est capable d’en parler pendant des heures et de faire un lien entre le dernier Batman et la partie méthodologique de son dernier article.

Enfin, si la bande dessinée n’élude pas les moments d’euphorie liés aux périodes exaltantes et passionnantes de la thèse (car bien heureusement il y a !), elle a le mérite de rendre visible la solitude et l’isolement des doctorants ainsi que le caractère initiatique de la rédaction de la thèse.

La lecture des Carnets de thèse est une délicieuse purge cathartique où l’intégralité du petit monde universitaire est joyeusement dépeint : doctorants comme directeurs ne sont pas épargnés par cette satire graphique qui souligne en filigrane les aspects mesquins de ce milieu.

Je me souviens qu’au tout début de ma thèse j’ai pu sortir en larmes de certaines réunions de département, effarée par la violence symbolique des échanges.

Lire cette BD, c’est prendre du recul et c’est un peu reprendre des forces.

Je vais l’ajouter à la liste des suggestions de ma BU.

Sur la solitude des doctorants, lire : https://socio-logos.revues.org/2929

Poétique ordinaire des noms de cosmétiques : essai de sémiologie sauvage

1 May

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Roland Barthes dans ses Mythologies soulevait le pouvoir symbolique des produits nettoyants qui dans le discours publicitaire se découvrent une force thaumaturgique, capable de désincruster et de terrasser l’invisible saleté :

 « les eaux de Javel ont toujours été senties comme une sorte de feu liquide dont l’action doit être soigneusement mesurée, faute de quoi l’objet lui-même est atteint, “brûlé” (…), le produit “tue” la saleté.” Quant aux poudres, elles “chassent” la saleté. “Les chlores et les ammoniaques sont sans aucun doute les délégués d’une sorte de feu total, sauveur mais aveugle ; les poudres sont au contraire sélectives, elles poussent, conduisent la saleté à travers la trame de l’objet, elles sont une fonction de police, non de guerre. (…) C’est supposer que le linge est profond, ce qu’on n’avait jamais pensé ».

De la même façon, la peau des femmes semble investie par les industries cosmétiques de la même façon qu’un plat à lasagnes extrêmement profond, dans lequel il faudrait appliquer de très nombreuses et successives couches de produits, sans quoi la peau ne pourrait ni respirer, ni sécréter de sébum ni faire ce qu’elle fait très bien depuis des milliers d’années avant l’invention de la crème hydratante.

Si l’on voulait essayer d’appliquer sur la peau du visage tous les types de produits conseillés par les marques de parapharmacie, combien en mettrait-on ?

Je suis allée dans une parapharmacie pour compte le nombre de produits que l’on vous ordonne, plus ou moins dans l’ordre, d’appliquer.

Aux traditionnels crèmes, lait et gels se sont ajoutés des dizaines de textures intermédiaires nouvelles, ayant chacune un rôle prépondérant. Si l’on résume, une fois lavée, il y a des lotions toniques pour préparer la peau à la crème hydratante, ensuite des bases pour la préparer au maquillage entre lesquelles s’intercalent des sous-couches par milliers. Tant de préparation étonne, tant de prévenance est suspecte.

Ce faisant, on invente de plus en plus d’intermédiaires entre l’air et la peau, qui se retrouve à absorber l’équivalent une bouteille de linanol et de conservateur par jour. Si ce procédé marketing visant à imposer des besoins sans cesse renouvelés n’est pas nouveau, ce qui m’interroge le plus, c’est l’incroyable créativité des noms inventés pour qualifier les produits.

En se promenant dans une parapharmacie et on ne peut qu’être ébahi par l’immense diversité sémantique des noms des produits.

Cette brève tentative de classement des différents champs lexicaux que je propose ci-dessous peinera même à en faire le tour :

1-Vocabulaire cosmétique classique : crème, gel, masque, exfoliant, savon

2-Vocabulaire scientifique : émulsion, lotion, sérum, baume, pommade, soin, spray, solution, base lavante pH neutre

Ce vocabulaire des produits de parapharmacies flaire bon l’imaginaire curatif de l’hôpital. Le sérieux et la sobriété de ces termes qui rappellent le laboratoire de chimie devraient être à même de susciter la confiance du consommateur.

3-Vocabulaire de la magie appliquée à la séduction : élixir, philtre, poudre, charme, brume

Dans cette section, les adjectifs ne sont pas en reste : prodigieux, merveilleux, éternel…

Attardons-nous sur ces adjectifs extrêmement mélioratifs : les « huiles prodigieuses » et autres « eaux précieuses » donnent l’impression que l’on va se déposer de l’ambroisie sur la peau, que nous sommes Cléopâtre sortant d’un bain de lait d’ânesse et venant s’appliquer sur le visage un onguent capiteux à l’extrait d’eau de rose, alors que quand on regarde la liste des composants de la plupart de ces crèmes on remarque surtout des noms de conservateurs imprononçables et des termes qui laissent songeurs tels que le perhydrosqualène.

Si une ligne de produit s’appelait « Rêve de perhydrosqualène », je crois pourtant que j’aurais, par curiosité, bien envie de tester.

4-Vocabulaire du réconfort : crème relaxante, délassante, défatigante, réconfortante…

Ici le rituel cosmétique se meut en une forme de psychothérapie de la peau, un moment hors du temps capable de nous consoler de tous les maux.

5-Vocabulaire culinaire  : mousse, lait, pain surgras, gelée tendre, huile, eau, sensation glaçon…

Ici tout est comestible et la gourmandise est de mise : les crèmes de jour sont fondantes, onctueuses, délicieuses, fraîches, crémeuses à tel point qu’on les confondrait avec des préparations pour cupcakes. Le nom des gammes rivalise avec des noms de compotes : délice de fruit, rêve de miel…

Cet imaginaire jouant sur les textures des produits alimentaires se trouve plus volontiers dans les rayons des supermarchés que dans celui des parapharmacies.

Un jour, j’ai même vu un gel douche nommé : compote de fruit. Face à ce genre de nom trop explicite, on visualise tout d’abord la réunion des marketeux sexistes qui se disent : Les filles veulent du sucré, du fruité et du glamour alors on va donner aux produits de beauté les mêmes noms que leurs jus de fruits du matin, et on va appeler nos shampoings « cocktails multivitaminés » ou « compote de fruit ».

L’objectif étant de vous donner l’impression que vous vous lavez avec de la pulpe d’abricot biologique, quand les produits lavants sont souvent à base de lanoline, une substance qui provient essentiellement de la graisse qui recouvre la laine de mouton.

Enfin, les mélanges de termes me laissent dans un état proche de l’effarement :

-“crème de teint” : un subtil mélange entre fond de teint et crème de jour ?

-“eau de mousse”, et “spray lactée” me donnent envie d’attendre avec impatience la prochaine étape : Crème de gel ? Émulsion de pommade ? Pudding à l’arsenic ?

Certaines expressions frôlent franchement l’absurde et provoquent des questionnements existentiels ?

*Qu’achète-t-on au final quand on achète du “savon sans savon” ? Où est passée la matière ?

*Un consommateur mécontent peut-il porter plainte car son “Eau délassante” ne l’a pas du tout délassé ?

Les publicités pour les produits de beauté semblent procéder aujourd’hui avec la même logique que la saleté dans les lessives décrites par Barthes. Dans les publicités actuelles, les schémas représentant la surface de la peau ne sont que d’immenses territoires de scories à désincruster, exfolier et gommer. Il y aurait comme un sous-sol impur de l’épiderme à purger par une catabase dégraissante. Il faut extirper le mal, laver à grande eau astringente, exorciser la peau du sébum impie. Et après avoir vaincu l’ennemi, après avoir bouté les prémices de comédons, de papules et de pustules en les asséchant drastiquement par l’eau bénite de l’érythromycine, il faut bien sur le champ de bataille de la peau faire repousser quelque chose…

Et là on va revitaliser, tonifier, fortifier, glorifier, régénérer, vivifier, nourrir, ressusciter les couches rescapées de l’épiderme, planter quelques graines de sébum pour préparer de nouveau cette chair à maquillage à la solde du marketing genré. Mais tout ce travail fatigue nécessairement, la peau est sur-sollicitée, lasse… Et c’est alors à ce moment précis qu’apparaissent les crèmes délassantes, les gels douche compote de fruit et les élixirs défatigants, prêts à récolter le sébum nouveau… Et la boucle est bouclée !

Alors continuons à être créatif et inventons de nouvelles métaphores pour les crèmes de beauté. Soyons également plus lucides ! Pour que le nom des crèmes représente dignement le tas de chimie, de conservateurs et de calculs rhéologiques qu’elles contiennent, je propose :

1- Le vocabulaire culinaire de Maïté : mélasse lavante, gruau contour des yeux, pudding pieds secs sensation céleri rémoulade, purée anti-cerne.

2- Le champ lexical des éléments naturels : tourbe purifiante, boue revigorante, limon reconstituant.

3- Le champ lexical des produits ménagers : liquide vaisselle pour les cuticules, lessive de cheveux.

4- La lucidité. Quitte à être sincère jusqu’au bout, proposons des shampoings pour des cheveux “luisants et franchement dégueulasses”, “couleur insignifiante”, ou “auraient besoin d’être coupés depuis 2007”.

Et pour finir, laissons la parole au grand Éric Chevillard qui nous raconte à sa façon comment les marques sont déjà allées beaucoup trop loin dans la bêtise adjectivale :

« Si l’on en croit ce qui est écrit sur le flacon, cet après-shampoing « à la kératine liquide » est recommandé pour les « cheveux secs, fourchus, sur-sollicités ». Solliciter des cheveux me paraît déjà une démarche bien hasardeuse et encore faudrait-il savoir pourquoi on les dérange. Mais comment est-il possible de les sur-solliciter ? Serait-ce juste en les portant en permanence sur la tête comme nombre d’entre nous le faisons très inconsidérément ? »

« Il y avait déjà cette étrange eau potable, voici maintenant, pour la frimousse au chocolat des enfants, l’eau nettoyante. J’attends avec impatience et curiosité l’invention de l’eau qui mouille. » Éric Chevillard

Le romantisme n’est pas très romantique et autres récits d’injustes destins sémantiques

11 Dec

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Je voudrais aujourd’hui m’indigner devant le triste destin de la signification de certains mots.

***Le romantisme

Tout a commencé quand une amie professeur de lettres m’a avoué, désespérée :

« Je n’en peux plus, je me tue à expliquer à mes élèves que le romantisme, ce n’est pas la passion amoureuse, mais que c’est la fureur, le meurtre, les pactes avec le diable, l’inceste, les fantômes et les suicides ! »

Si aujourd’hui l’adjectif “romantique” est associé à des comportements amoureux mièvrement consensuels, baignant dans un imaginaire Marc-Levyen ; on constate une rapide érosion de la signification première de ce courant artistique de la fin du XVIIIe siècle.

Dans l’acception contemporaine de l’adjectif « romantique », qu’en est-il de l’expression tantôt politique tantôt introspective des âmes torturées d’Hugo, Musset, Rousseau et Chateaubriand ?

Si l’évolution sémantique d’un mot n’a rien d’étonnant ni de nouveau (on emploie également les mots “réaliste” et “surréaliste” dans le langage courant sans forcément faire référence à Balzac ou à Breton), on peut tout de même être troublé par la position radicalement opposée de l’acception actuelle du mot “romantisme”.

En effet, le romantisme allemand n’a absolument rien du romantisme contemporain. C’était l’expression du malaise de la société, c’était l’effarante vague de suicides apparue après la publication des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Le livre fit si forte impression que de nombreux jeunes gens à l’époque allaient jusqu’à s’habiller en jaune et bleu, en référence au costume du héro romantique au destin tragique. A t-on déjà vu des fans de Guillaume Musso se vêtir comme leurs personnages ?

Le romantisme, c’était aussi l’expression d’un sentiment d’échec, d’une d’impuissance à imposer des valeurs authentiques dans une société dominée par l’argent. C’était une critique sociale forte qui s’opposait au classicisme, à la raison des Lumières, à l’inlassable retour vers l’Antiquité (ce nid de références réconfortant), et qui a préféré aller voir du côté du Moyen-Âge (mais le Moyen-Âge de l’amour courtois intransigeant), où la littérature abonde en maris trompés qui font manger à leur femme le cœur de leurs amants en civet.

Pour résumer, que ce soit dans le geste suicidaire de Sardanapale ou dans l’agonie amoureuse de Werther, le romantisme, c’est gore !

Et c’est un potentiel injustement oublié que tous les excellents films d’horreurs que l’on pourrait tirer du courant romantique. Les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau auraient alors quelque chose de terrifiant et au lieu d’ennuyer les lycéens elles les feraient frémir.

Enfin, si le dictionnaire du TLF explique admirablement bien l’évolution de ce courant littéraire en adjectif commun, d’autres mots ont vécu ces destins tragiques d’une autre manière.

***Mademoiselle / charmante

C’était beau à prononcer et à entendre « Mademoiselle », avec cette discrète allitération en “m”, avant que des parasites urbains ne l’utilisent comme une formule de harcèlement de rue.

« Charmante » est également un adjectif fascinant. Un “charme” signifie initialement le fait de soumettre à un pouvoir magique, d’envoûter par la sorcellerie. Le terme étant désormais dévoyé dans de piteuses techniques de drague, le voilà stigmatisé et il devient alors compliqué de l’utiliser sans qu’il soit connoté.

***Allo

J’avais auparavant un rapport particulier à “allo”, ce mot phatique qui me rappelait mes voyages au Québec. Ce mot réservé en France à la communication téléphonique faisait là-bas office de salutation. Mais maintenant qu’il est à jamais socialement marqué par le fer de la connerie Nabilienne, je tremble à l’idée de l’utiliser à nouveau.

Il y a donc des mots qui n’ont ontologiquement pas de chance dans leur évolution, qui sont sans cesse perdants à la grande loterie du signifié…

D’où la nécessité immédiate de mettre en place un tribunal de l’évolution sémantique !

Et surtout, pour se venger, j’aimerais terriblement que pour une fois on puisse inverser la tendance : qu’on décide maintenant du sens qu’auront plus tard certains mots.

Et que si l’histoire de la langue en a altéré certains, on puisse en revanche redorer le blason des autres… !

Ne confions surtout pas la tâche à l’académie française, mais plutôt à des oulipiens et à leur immense répertoire de contraintes.

Avant d’aller proposer ce projet au collège de Pataphysique, voici d’abord une modeste proposition de loterie sémantique :

***Un « percepteur des impôts » signifiera dans quelques année : un marchand de glace.

Ex : « Venez les enfants, j’entends la musique du camion du percepteur des impôts ! ».

Cela permettrait peut-être de redorer l’image de la profession.

***L’adjectif « Irascible » signifiera « extrêmement séduisant »

Ex : « Jean-Kevin était irascible hier soir ! Tu aurais vu comment les filles le regardaient. »

Ce pauvre adjectif qu’il suffit de prononcer pour entendre l’aspect détestable de la personne qu’il décrit… Nulle beauté dans ce mot, ni par le son, ni par le sens. Trop de sifflantes, un « r » presque guttural… Je suis sûre que plus on prononce le mot « irascible », plus on le devient. Il mériterait un bon revirement sémantique à peu près tous les dix ans.

***Le mot « MarcLévy » servirait quant à lui à qualifier le miasme alimentaire qui reste au fond de l’évier quand on a fini de faire la vaisselle

Ex : « Tu peux jeter le MarcLévy à la poubelle s’il-te-plaît, ça me dégoûte vraiment trop… ».

Mais avec le MarcLévy, la boucle est bouclée, puisque comme l’affirmait la jeune fille qui devisait avec son ami dans le métro hier matin :

« Les histoires d’amour dans les livres à Marc Lévy quand même, ce que c’est romantique ! ».

 werther

***Un excellent article à lire si vous ne savez pas encore que les métalleux sont des romantiques refoulés

« Après ma soutenance je pars élever des chèvres dans le Larzac ». Plans B des doctorants et autres fantasmes de l’après-thèse

18 Sep

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S’il est commun pour les doctorants de se projeter, dans des moments d’agonie rédactionnelle, dans un futur idéel de type : après la thèse, je pars faire quelque chose de radicalement différent, il est possible de noter une certaine constance dans les projets convoités.

Qu’il s’agisse de projets fantaisistes (élever des chèvres dans le Larzac, partir faire des crêpes au Canada, devenir star de ukulélé au Cap Vert) ou de reconversions plus sérieuses (faire un BEP ébénisterie, se lancer dans la couture), les gourmandes illusions de ces plans B ont toujours deux points communs : une transformation de la matière (cuisiner, coudre, sculpter) ou la création pure (musique, peinture), comme si la spéculation méthodologique et intellectuelle ne suffisait pas à s’ancrer dans le monde.

Ces rêves comportent généralement deux éléments :

  • Une activité manuelle et créative
  • Un pays étranger, généralement attrayant

Ces échappatoires permettraient alors de libérer un temps un esprit embrumé par trois ans de méditation sur un seul et même sujet obsédant, sujet susceptible d’occuper les rêves et de squatter inévitablement les conversations des repas de famille.

Ce besoin d’évasion, couplé à une aspiration à un futur voué à des tâches matérielles, se comprend mieux quand on examine la réalité du travail de thèse au jour le jour. De nombreux moments de la thèse sont hantés par le doute permanent. Devrais-je relire cet auteur ? Compléter mes hypothèses ? Revoir mon protocole d’enquête de terrain ? Attendre un retour de mon directeur avant de diffuser ce questionnaire ?

Dans ce contexte, la vision d’un travail répétitif, manuel et créatif (la couture, le ukulélé) semble promettre un avenir serein et joyeux, dépourvu des questions existentielles qui ont pu auparavant motiver l’inscription en thèse.

D’autre part, il arrive que le doctorant cherche dans son quotidien des activités les moins spéculatives possibles. Je connais une doctorante en anthropologie qui aime plus que tout faire la vaisselle. Cet amour du ménage s’est développé depuis le début de sa thèse :

Tu comprends, je passe ma journée à me demander si je dois me positionner par rapport à l’ethnométhodologie ou par rapport à l’anthropologie de projet, ça prend des heures ! Lire, hésiter, changer d’angle d’approche, lire à nouveau, se questionner. Quand je rentre le soir chez moi, je peux avoir l’impression de n’avoir pas avancé d’un iota dans ma réflexion, quand bien même j’aurais lu toute la journée. Par contre, quand je fais la vaisselle, la situation est bien plus simple : il y a une pile d’assiettes sales, j’ai un évier à ma disposition et dix minutes plus tard, cette pile d’assiette est propre. L’hésitation n’est pas possible, et la procrastination se fait moins menaçante. Jamais je ne pourrai faire pareil dans ma thèse. Même si je me disais “Je vais lire ces dix livres puis à la fin de la semaine j’aurais fini de définir mon contexte historique ”, ce projet ne serait pas aussi efficace, car le propre de chaque lecture est de faire douter, d’amener plus loin, de changer le regard. C’est passionnant, mais quand chaque lecture en appelle une autre, il est utopique de croire en un certain rythme de travail constant dans la recherche.

Les outils de la gestion de projet et les rétroplannings ont-ils cours quand il s’agit d’élaborer un raisonnement et donc de laisser le temps à la remise en question comme à la maturation ?

Face à cette négociation permanente avec le temps dans le cadre de la thèse, une des compensations symboliques possibles reste la projection dans un futur fantasmé où d’autres activités sont envisagées.

Alors, en hommage à tous les doctorants oscillant entre le plaisir de lire des ouvrages théoriques et la folle envie d’apprendre à danser le tango à Copacabana, je pique un air de Boris Vian et de Michèle Arnaud pour rappeler que :

Faites pas de doctorat, les filles, faites pas de doctorat,
Faites des cours de batucada,
Un Erasmus à Jakarta
Dev’nez chanteuse au Costa Rica
Faites une licence en LEA
Validez un master en droit
Faites des macarons au chocolat
Soyez postmoderne, ou l’soyez pas,
Dansez à poil à Nouméa

Lisez des BD, pas Derrida,
Allez escalader l’Himalaya
Mais faites pas de doctorat les filles
Faites pas de doctorat !

Le fameux Vous ne marriez pas les filles  parodié fonctionne également pour les khâgneux désespérés :

Faites pas prépa, les filles, faites pas prépa,
Coiffez-vous comme Lady Gaga,
Montez une usine de baklavas,
Partez élever des chihuahuas,
Allez danser la bachata,
Soyez râleuses, faites du yoga,
Partez regarder les Nymphéas,

Cajolez des chats angoras,
Montez votre propre cafétéria,
Elevez des chipolatas
Mais faites pas prépas les filles,
Faites pas prépa !

De l’art de faire de l’humour pendant les colloques universitaires

8 Apr

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Avec le printemps fleurit également la saison des colloques universitaires, et c’est l’heure où, comme dans un bon roman de David Lodge, on voit le laboratoire entier à l’affût d’un billet de train, d’une brillante idée de phrase d’accroche pour une communication ou du bulletin d’inscription pour un repas de gala qui aura forcément lieu dans l’océan logorrhéique des congrès, colloques, séminaires et autres conférences qui jalonnent le mois de mai.

C’est Deleuze qui disait, je crois : « Les colloques, ce sont des gens qui se déplacent pour parler ».

Parler, c’est bien l’activité principale : c’est ce qui attire et aussi ce qui angoisse. Pour qui a déjà assisté à un congrès international, le sentiment de vertige face à la quantité de communicants et l’angoisse de ne pouvoir être attentif sur de longues plages horaires est un sentiment courant.

Or, il existe des trublions du colloque, des chercheurs qui sans sacrifier la scientificité de leurs propos, vont jouer avec les mots pour montrer que même s’ils ont embrassés une carrière scientifique avec tout le sérieux dont ils sont capables, ils n’en sont pas moins de fameux boute-en-train dont l’esprit fécond est enclin au jeu de mot, parfois subtil, parfois désespérant. Ils font ça également pour réveiller le rang du fond qui joue à 2048 ou à Candy Crush sur son I pad pendant qu’il explique les fondamentaux de la malacologie. Mais ne vous y trompez pas, la pratique de l’humour en colloque universitaire est un exercice délicat puisqu’il s’agit de trouver le bon mot, de faire sourire tout en sachant bien ne pas exagérer, au risque de perdre la face vis-à-vis de ses pairs, de passer pour un intervenant peu sérieux ou d’être taxé de démagogie. On devient alors celui qui achète son auditoire par ses bons mots.

Voici une rapide liste des formes d’humour recensées lors des colloques et les figures de styles le plus souvent utilisées :

*La paronomase avec ellipse syllabique
Il s’agit principalement de choisir un mot suffisamment long pour que, même amputé d’une syllabe il signifie quand même quelque chose.
Exemple : « Le parcours de cette exposition passe de l’esthétique à l’éthique, du culturel au cultuel, du technologique au logique, c’est en quelque sorte le paradis du paradigme ». Attention toutefois à ne pas en abuser, sinon vous risquez de ressembler à un clone raté entre Boby Lapointe et un khâgneux zélé.

*La blague du gros lourd
C’est typiquement le genre de conférencier qui va répéter douze fois l’expression « allumer le feu » dans un colloque de sociologie portant sur la pyromanie, au cas où l’auditoire n’aurait pas compris.

*La private joke de spécialistes
Comme on a peu de private joke sciences humaines, j’en cite une (véridique !) en philosophie :
« Un peu comme si Leibniz était un nomade avec ses monades ! »

Cependant, on trouve également des chercheurs plus subtils, qui vont plutôt parsemer dans leurs titres de communication de quoi faire sourire le lecteur. Je vous propose ici un léger corpus, tout droit sorti du gargantuesque programme du dernier congrès de l’ACFAS. J’ai pris soin de rajouter quelques titres factices, à vous de trouver les faux et de me faire vos propositions en commentaires (le gagnant se verra raconter une blague de Gérard Genette et un paquet de schokobons !).

*Les titres qui juxtaposent des termes de façon originale, qui accolent l’anecdote et la vision globale
« Le Boson de Higgs : qu’est-ce que ça mange en hiver ? »
« Étude d’un cas sympathique : le problème du bégaiement chez David Hume »
« Papyrus et vieilles dentelles : sens et utilité de l’étude des langues anciennes au Québec »
« Mettre la table et mettre le feu : le désir de connaître passant par la démonstration »
« Des bébés et des baies : continuité culturelle et territorialité des femmes inuites du Nunavik »
« Les joueuses de poker : ces femmes qui jouent à un jeu d’homme »
« La satire à travers L’histoire de l’art pour les nuls »
« Être aide-soignante en gériatrie ou l’organisation sociale des dégoûts »

*Le titre-question
« L’homme peut-il s’adapter à lui-même ? »
« Y a-t-il une phénoménologie autrichienne ? »
« L’animal souffre-t-il en droit ? »

*Certains titres brillent par leur brièveté ou par leur mystère
« Deux portraits d’Aristote »
« Le jeu de l’illusion »
« Sémiose peircienne et individus non-humains »

*D’autres titres semblent exotiques et nous donnent envie de faire une thèse en biologie pour comprendre ne serait-ce que le titre
« Innervations sérotoninergiques et cholinergiques du pallidum chez le singe écureuil : étude immunohistochimique en microscopie optique et électronique »
« (De quoi) l’acratique épistémique est-il coupable ? »
« Lien entre consommation de cannabis et la qualité de la communication intergénérationnelle »

*Ceux qui utilisent la citation pour donner envie d’en savoir plus
« Je te hais : pourquoi les consommateurs détestent certaines marques ?
« Mes enfants n’iront jamais dans les mines : les femmes de mineurs dans le Nord ontarien

À l’heure des concours de vulgarisation scientifique de type « Ma thèse en 180 secondes » ou « Dance your Ph.D. » qui dédramatisent et simplifient les cadres théoriques, je propose donc la composition de communications entièrement en alexandrins et attends la première conférence qui relèvera le défi, car…

Si l’humour se plaît à se lover dans les titres
C’est un défi que de le faire perdurer
Dans une conférence où en faisant le pitre
Un sérieux de chercheur il faille respecter

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