Archive | April, 2013

La véritable et truculente histoire de PAF le phonème

22 Apr

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Depuis des temps immémoriaux, une question de linguistique et de philosophie du langage hante mes nuits : serait-ce possible que les mots dont les sonorités se ressemblent aient également des sens similaires ou du moins comparables ?

Y aurait-il une relation métaphysique de signification entre les quasi-homophones ? Mon esprit en tout cas lie allègrement les signifiants et créé fréquemment des liens entre ces mots que seul le son réunit… Cela me pose en société de graves problèmes qui découlent presque tous de cette simple question : le choix des mots est-il motivé ?

Quelques exemples s’imposent.

Les mots belette et belotte sont si proches d’un point de vue sonore que toujours je me représente le petit animal en pleine partie de carte avec ses compagnons. C’est bien triste à dire, mais jamais la belette ne jouera au tarot ou au poker dans mon inconscient ou dans la vaste plaine de mes représentations mentales.

Les substantifs paradis et parodie quant à eux sont trop proches pour que le paradis soit exempt de satire… Que dire d’ailleurs des mots satire et satyre ? Toujours je m’imagine le faiseur de sarcasmes sous la forme d’un faune barbu.

J’eus l’air bête le jour où je confondis le terme prosélytisme avec celui de proxénétisme, surtout qu’à ce moment précis je m’étais engagée dans une diatribe dans laquelle j’accusais l’église catholique de proxénétisme…

Les termes furibond et moribond, par leur ressemblance phonétique, devraient également avoir des sens similaires, à moins que le premier état n’entraîne le second ? Et quel lien entretiennent-ils avec les pudibonds ?

Je ne suis pas là seule à avoir un esprit tordu et fusionneur de phonèmes. Pour mon ami Xavier, les mots fromage et chômage se confondent tant dans son esprit que son image mentale du chômage est celle d’un individu attablé devant des montagnes de brie.

Le problème va hélas plus loin. Dans mon cerveau, c’est parfois tellement la fête du signifiant et du signifié…que les mots se reproduisent…

Là encore, quelques exemples avant toute chose :

Des amours monstrueux du paradis et du dogme naîtront le paradigme. Également sous forme d’équation : paradis + dogme = paradigme.

Les habitants de Lisbonne sont-ils à ce point bohèmes et poètes qu’il faille les appeler les Lisboètes ? bohèmes + poètes = lisboètes

Pape + À croupetons = Papeton. Les papetons, ce plat provençal à base d’aubergine m’évoque un pape à croupetons ce qui est passablement inattendu voire obscène de la part du St Père… Déjà que le mot croupetons m’inspire une image de quelqu’un accroupi avec des croûtons…c’est dire si le hasard du langage exploite laborieusement le lexique de la chute vers le sol…

Mots + maux : mauvais jeux de maux…

*** Digression nécessaire : Par pitié arrêtons avec cette horrible mode qui consistent à jouer sur les termes mots et maux dans le contexte médical, ces jeux de maux consternants pour psychologues en manque d’inspiration pour décrire le lien entre le corps et l’esprit (du style : Des mots pour soigner les maux, Édition Odile Jacob) me hérissent le poil et le dendrite ***

Il doit y avoir quelque chose de pourri au royaume de mes neurones car je souffre également du syndrome du fusionneur de mots.

Sweat + pull = suis ou pweat

Je veux articuler une phrase toute simple, par exemple « Je monter chercher un pull », et là les mots ont tendance à déferler un peu trop vite dans ma tête. Les mots « pull » et « sweat » qui désignent tous deux le vêtement désiré arrivent en même temps dans l’entonnoir du système phonatoire, comme deux gamins qui font du toboggan et se rentrent dedans à la sortie…PAF le phonème ! Fusion des deux mots…le cerveau n’a rien pu faire, les cordes vocales ont pris le relais et n’ayant pu choisir entre pull et sweat je finis par m’entendre dire « je monte chercher un sull » ou encore : « je monte chercher un pweat ». Et c’est trop tard.

Et cela m’arrive avec plein de mots. Et cela met très mal à l’aise.

Si la question de la motivation du langage a été traitée depuis longtemps par le structuralisme, rien ne nous explique cependant comment notre cerveau classe les mots… Dans la grande taxinomie de ma tête, les termes ne sont pas rangés pas proximité de sens (« rangeons les mots qui parlent de cuisine dans un tiroir et les mots qui parlent de sport dans l’autre ») mais par proximité de son (rangeons à ensemble les mots « gâteau bateau château rabot chapeau appeau » et dans un autre tiroir les mots « douche mouche souche louche », rangeons ensemble « Mickael Jordan » et « Mickael Jackson », ou encore « Nelson Monfort et Nelson Mandela » même s’il n’y a aucun lien thématique entre eux…).

Le problème c’est que ce fonctionnement est viral et que se dessinent de nouvelles taxinomies totalement imprévisibles…je me rends compte que je range « Klaus Barbie et Donald Trump » dans la catégorie « prénoms bizarres avec un terme qui rappelle l’enfance ». Et dans une conversation normale je vais allègrement confondre Barbie et Trump, le chef de la gestapo et le milliardaire américain sous prétexte qu’ils sont rangés à côté dans mon cerveau…et quand j’explique à mes interlocuteurs que mon erreur provient d’une association d’idée…on me regarde bizarrement ! Et c’est bien normal !

Voilà. Cet article a pour but de faire passer une petite annonce…je cherche sérieusement un documentaliste du cerveau, un thésaurus de l’esprit, un bibliothécaire des neurones, synapses et autres dendrites pour remettre un peu d’ordre dans ces catégories, pour une classification cohérente des mots à base de classeurs thématiques, pour coller des étiquettes avec écrit dessus « sens » et non pas « sons », pour arrêter de confondre des mots qui se ressemblent et qu’au restaurant je ne me retrouve plus à commander de gâteau au beurre d’arachnide au lieu de beurre d’arachide.

Merci

Mes neurones

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*** Digression métabloguesque ***

Je viens d’apprendre que mon blog avait été nominé aux Liebster Awards !

Wouhou, tuons le veau gras et hurlons sur la blogosphère notre joie démiurgique !

Non en fait non…il y a quelque chose d’un peu usant avec cet Award, c’est qu’en fait ce n’est pas un Award, c’est une chaîne déguisée en récompense. Je m’explique. Je suis censée répondre à un questionnaire puis sélectionner à mon tour 11 autres blogs qui feront de même.

Par contre, ce qui est génial avec cet award, c’est que ça permet de rencontrer énormément de blogueurs !

Et plutôt que d’étaler une longue liste de blogs (cela viendra mais plus tard) j’en profite pour vous parler de la personne qui m’a décerné ledit Award : l’auteure de Cinephiledoc, rencontrée il y a quelques années autour d’un fabuleux texte de Nicholas Carr : « Is Google making us stupid ? ». Notre amitié se fortifia lors de truculents concours de l’éducation nationale et de chansons de Ray Charles dans une salle de cours du 17e arrondissement, et puis un jour j’ai découvert son blog.

Ce blog pourrait s’appeler Cinéphile-littéraire-sociologue-critique de séries télé-professeur documentaliste hyperactive éthique et responsable-humoriste-doc tant sa verve prolifique embrasse des sujets aussi vastes que le cinéma hollywoodien, les rêves des écrivains et la meilleure façon d’emballer des voitures dans du cellophane…

S’abonner à sa page Facebook est un enchantement permanent !

Et comme je suis bonne joueuse et que le questionnaire est un tantinet proustien, je me prête au jeu !

  1. Si vous étiez un écrivain ?

Nancy Huston, euh non en fait Annie Ernaux, euh non en fait Rimbaud, euh non Umberto Eco, définitivement Umberto Eco !

  1. Si vous étiez un roman ?

Et on tuera tous les affreux de Boris Vian, parce que l’auteur se fait passer pour un romancier américain tendance et que c’est à hurler de rire.

  1. Si vous étiez une pièce de théâtre ?

La leçon de Ionesco, pour sa superbe phrase « La philologie mène au crime », euh non en fait Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare parce que c’est si baroque et si doux à la fois, ou non en fait plutôt La cantatrice chauve pour sa réplique « Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux ».

  1. Si vous étiez un réalisateur ?

Michel Gondry ou Emir Kusturica. Probablement Kusturica car Arizona Dream est le seul film dont je peux écouter la bande annonce durant des heures sans me lasser et en me disant que j’ai compris le sens de la vie comme ses cruelles désillusions **procédé emphatique**.

  1. Si vous étiez un acteur ?

Je ne sais pas…sincèrement…mais je sais que je ne serai pas Mélanie Laurent, tant ses minauderies niaiseuses sont une honte au travail de Stanislavski et de Meyerhold sur le jeu d’acteur et méritent définitivement de la condamner à l’oubli (et aussi un peu à une forme de torture particulière : devoir lire pendant l’éternité Les meilleures blagues de Jean Roucas).

  1. Si vous étiez un courant philosophique ?

Probablement le plotinisme. J’ai énormément d’affection pour le plotinisme car Plotin est totalement éclipsé par Platon (dont la paronomase entre les deux noms ne vous aura pas échappé), ou peut-être le nominalisme car la scolastique médiévale n’est plus trop à la mode, pas autant que le nihilisme, et que cela m’attriste parfois.

  1. Si vous étiez un personnage historique ?

Un mélange entre Simone de Beauvoir, Kafka, Émilie du Châtelet et Judith Butler, c’est possible ?

  1. Si vous étiez une période de l’histoire ?

Mai 68 pour voir Cohn-Bendit avec des cheveux roux !

  1. Si vous étiez une conviction (ou absence de conviction) religieuse ?

Le bouddhisme, parce que maintenant que j’ai appris à dire « avalokitesvara » sans m’étouffer je veux en profiter, non, plus sérieusement parce que cela m’a appris à faire des méditations de compassion, à faire le vide dans mon esprit et à ne plus souffrir des mesquineries !

  1. Si vous étiez un homme politique ?

Vaclav Havel parce que c’est le seul homme d’état à avoir aussi été dramaturge, parce que son nom est une gigantesque déclaration d’amour aux assonances et aux allitérations, et accessoirement pour son rôle dans la révolution de velours.

  1. Si vous étiez une citation ?

« Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas…Je ne suis pas, là où je suis le jouet de ma pensée ; je pense à ce que je suis, là où je ne pense pas penser » de Lacan.

Hahaha ! Non en vrai ce serait : « Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non. » de Pierre Desproges

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Des implications méconnues de la métaphore de la gestation pour désigner le processus de publication

15 Apr

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C’est un fait indéniable, quand un ami me parle de la parution de son dernier article ou ouvrage, je remarque fréquemment dans ses propos la présence d’une des deux métaphores suivantes :

* La cuisson : « Voilà mon nouvel article sorti du four ! »

La comparaison semble faire état de la longueur du processus éditorial : on envoie la pâte à gâteau (le manuscrit) chez l’éditeur (le four) et quelques mois plus tard, après avoir bien cuit au milieu de moult relectures orthographiques et typographiques, on enfile les gants de cuisine isolants pour aller chercher la pâtisserie encore chaude !

* La gestation : « Regarde c’est mon bébé, il est publié ! Il est né ! ».

Il semble qu’on ne puisse rien faire contre cette maïeutique du livre qui consiste à rapprocher la production artistique de la procréation humaine. Est-ce qu’on cherche à prouver que l’on n’a pas fait ce livre qu’avec son cerveau, qu’on l’a aussi fait avec tout son corps, avec ses tripes et que les cernes sous nos yeux sont les témoins des nuits blanches passées à peaufiner le dénouement ? C’est du moins ce que la métaphore semble nous dire.

Mais la pertinence de cette comparaison perd de sa beauté matricielle lorsqu’on la file longuement ou que l’on suit pas à pas le processus éditorial.

*Si on pouvait lui raccourcir la jambe gauche ?

L’édition d’un livre est évidemment plus complexe qu’un simple trajet de la maison d’édition vers l’entreprise d’impression. Certes j’imaginais bien que l’éditeur pouvait demander certaines précisions à l’auteur, mais les récits de mes amis publiés m’apprennent que la réalité du métier est bien plus étonnante ! L’éditeur va fréquemment demander de franches modifications : sabrer le 3ème chapitre, changer le titre, rendre le personnage plus glamour, sous-entendu plus vendeur…et autant de piques dans l’amour-propre de l’auteur qui venait de montrer son plus beau bébé à son éditeur ! Ce qui revient à transformer ainsi les paroles de l’éditeur, si l’on suit la comparaison de l’accouchement : « Oui alors il faudrait qu’il ait les yeux verts plutôt…et les jambes plus courtes si possibles sinon ça traîne en longueur sur la fin…essayer de faire ça avant d’accoucher hein, avec une petite opération in utero ça devrait passer ». Si l’on prend la métaphore de la cuisson, cela donne « Hum alors il faudrait remplacer les œufs par du lait de soja avant de mettre la pâte à cuire…oui évidemment tout est déjà mélangé, mais on ne peut pas publier le manuscrit en l’état ». Le travail de l’éditeur n’est pas facile évidemment, il n’y a aucun manuscrit qui ne soit publiable en l’état, sans la médiation éditoriale… Alors notre éditeur, en bon maïeuticien socratique, se fait tour à tour sage-femme ou chef pâtissier, obstétricien ou Dr Frankenstein…

*Ne découpons pas le bébé avec l’eau du bain !

Le cas de la publication d’une thèse permet de pousser plus loin la réflexion. Souvent, les différentes parties de la thèse vont être morcelées pour être transformées en articles. On va prendre les résultats socio-sémiotiques pour les proposer à telle revue, les résultats techniques pour une autre… Si l’on suit notre fil rouge métaphorique, cela donne « Cher responsable de la revue Sociétés et ukulélés, veuillez trouver ci-joint mon article sur L’ontogenèse du Blorg d’un point de vue transatlantique, il s’agit actuellement de mes résultats obtenus lors de la deuxième partie de mon protocole d’enquête », traduisez : « Je vous envoie l’avant-droit de mon bébé, je vous enverrai bien le pied gauche qui est plus gracieux mais j’espère secrètement publier ce morceau dans une revue à comité de lecture afin de pouvoir candidater aux postes de maîtres de conférences… ». Et que dire des résumés de thèses envoyés aux revues une fois la soutenance passée ? « Veuillez trouver ci-joint la tête réduite de mon bébé / la version déshydratée de mon bébé, parce que si je devais vous l’envoyer en entier ce serait beaucoup trop lourd, même par PDF sur drop box, cordialement blablabla ».

Dans le cas d’un roman, si quelqu’un écrit une préface, est-ce un nouveau parent qui s’ajoute, un parrain ou quelqu’un vient y rajouter un troisième bras ?

Et que dire des directions d’ouvrage ? Quand un ou plusieurs auteurs se retrouvent à diriger un ouvrage de recherche, ressentent-ils ce même sentiment filial envers leur création de papier ? Se disent-ils : « C’est mon bébé ! » ou bien « C’est notre bébé ! », ou bien « Nous avons réussi à diriger la production de ce bébé ! Nous avons été des coach de parents formidables » ? En soi cela pose sur un autre registre la question de la procréation médicalement assistée…

L’autre problème de cette métaphore, c’est qu’elle devient dangereuse pour le nouveau-né… À force de retravailler et de modifier cent fois le texte, on finit parfois par le détester, il nous sort par les yeux à défaut d’autres sorties naturelles que je ne nommerai pas… Soit dit en passant, un ami professeur avait coutume de dire qu’il vomissait les citations apprises par cœur dans ses dissertations lors des écrits du CAPES et une amie journaliste m’apprit qu’un mauvais pigiste qui étaye son discours par des formules stéréotypées afin de remplir plus vite sa colonne dans le journal est appelé un pisse-ligne.  De la même façon, le langage familier puise dans des expressions telles que “Bon il me reste plus que deux jours pour pondre un texte” ou bien “Raconte-nous ton histoire, allez accouche !”. Il semblerait alors que ces productions de l’esprit ne peuvent faire l’économie d’une expression par le corps.

Je ne nie donc pas la force de cette métaphore maïeutique. Dans les deux cas, il y a un changement d’état entre une création qui est bloquée à l’intérieur (de notre tête, d’un document Word, d’un manuscrit papier) et qui va devenir publique, matérielle et tangible (un livre, un film, une pièce de théâtre mise en scène…).

Et l’émotion que l’on ressent à voir les pensées qui longtemps tournaient dans notre esprit prendre vie est incroyablement poignante et heureusement dépourvue de toute épisiotomie.

Et je persiste à supposer que les ventres qui s’arrondissent dans les laboratoires de recherche à mesure que la rédaction de la thèse avance témoignent mystérieusement du parallélisme du désir de donner vie à des êtres comme à des idées.

Mais attention au baby-blues éditorial ! Le syndrome post-partum littéraire ça existe, et c’est raconté avec un humour indéfinissable et une lucidité frappante par Vie de jeune docteure : Clic Clic Clic

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Des possibles reconversions professionnelles de la figure de style

7 Apr

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Cet article part d’un constat aussi alarmant qu’actuel.

Pourquoi n’y a-t-il pas de chercheurs en linguistique dans la série The Big Bang Theory ? Si le portrait sarcastique qui est dressé de la recherche en sciences met en scène moult physiciens (théoriques, expérimentaux, astrophysiciens), des ingénieurs, une neurobiologiste et une microbiologiste, pourquoi alors afin d’agacer Sheldon Cooper ne pas avoir rajouté un chercheur en sciences humaines, même en personnages secondaires ? Les piques de Sheldon envers les humanités pourraient pourtant s’avérer bien cocasses.

Je pose donc clairement la question à vous, vous, vous et aussi vous au fond : pourquoi n’est-ce pas possible d’imaginer la Big Bang Theory avec des littéraires ?

Une première réponse ?

D’aucuns diront que les facultés de lettres n’ont pas le même fonctionnement que les écoles d’ingénieurs où les étudiants, soudés par la structure de l’école tendent plus facilement à développer idiolectes et jargons à travers des blagues fédératrices sur la science.

La raison principale vient du fait, à mon sens, que les blagues de littéraires ne sont pas vraiment mainstream.

J’ai essayé de trouver des blagues de littéraires, comme il y a des blagues de physiciens, et même en fouillant de mes doigts nus les entrailles des forums spécialisés du web, je n’en ai pas trouvé beaucoup…ou alors si quelques-unes mais pas très connues…en tout cas rien qui vaille les envolées de Sheldon Cooper.

*** T’es plutôt épanadiplose ou plutôt épanalepse ? ***

C’est étonnant car il y a pourtant bien une fascination des étudiants en lettres pour les figures de style. Ils chopent tous cette maladie à un moment où à un autre, en fac de lettres ou en classes prépa. Shootés à leurs « 128 les figures de style » qu’ils ont appris par cœur pour étudier Rostand, Rimbaud et Aragon, ils voient dans les éléments même du réel des myriades de figures de rhétorique. Et que je répète avec une joie sans fin les mots « concaténation » ou « prosopopée », et que je te sors que c’est une épanadiplose alors que c’est une épanalepse… Sans compter les jeux infinis sur la sonorité de ces termes merveilleux :

« Hypallage, ça me fait penser à une antilope africaine, un peu comme « impala », et toi ? Non moi c’est « concaténation » qui m’évoque un nom de maladie des articulations « Oui j’ai une concaténation au poignet depuis trois jours » ».

Sans compter que l’on peut déceler des figures de style au sein même des noms de figures de style ! Le mot assonance par exemple, par la répétition des sifflantes, est en soi une allitération, idem pour le mot prosopopée. Mais là nous entrons dans le champ de la méta-rhétorique et je vous conseille de ne pas trop y rester car à la nuit tombée on risque de se faire manger par un oulipien… Les oulipiens…parlons-en d’ailleurs… À part ces quelques farfelus du signifiant qui se sont bien amusés avec, personne n’a osé pousser les figures de style jusqu’au bout de leurs rôles emphatiques pour en faire quelque chose de franchement drôle. Rien n’a vraiment changé depuis Quel petit volé chromé au fond de la cour du grand Perec, (un court récit pouvant se vanter de réunir TOUTES les figures de style existantes !) et les Exercices de style de ce Grand Satrape de Queneau.

Le seul élément qui eut pu faire figurer les figures de rhétoriques au rang de culture mainstream est un groupe facebook intitulé « À quoi sert l’hyperbole ? À faire de l’hypersoupe ». Autant vous dire qu’on n’en est pas encore arrivé à la popularité des blagues de polytechniciens à base de « C’est logarithme et exponentielle qui vont au restaurant… ».

*** Vous n’êtes qu’une litote explicite ! ***

Emmenons alors ces pauvres figures au Pôle Emploi des usages courants. Hors des romans, hors des cours de stylistiques à la fac, que leur restent-ils comme espace vital ?

Essayons de les recycler dans des lettres d’amour !

(Le résultat est affligeant, je vous l’accorde)

« C’est toi ma métaphore aux mille comparants,
Mon allitération aux clairs sons redondants,
Mon chiasme croisé aux doux parallélismes,
Ma charmante litote contrant le prosaïsme
Tu viens au point du jour, comme cette anaphore, réveiller mon cœur lourd, le couvrir d’oxymores »

C’est bien triste mais je dois l’avouer, même en prose, ce n’est pas forcément plus glorieux :

« Avant toi je n’étais que la partie, aujourd’hui je suis le tout, ma tendre synecdoque. »

Si la lettre d’amour est un échec lourd, regardons du côté des lettres d’insultes :

« Militants de Civitas, vous n’êtes quel des syllogismes sans prémisses, des anacoluthes du cœur, des homéotéleutes qui finissent en « ule », des asyndètes du neurone, des litotes explicites, des métaphores misérablement dépourvues de référent, des rimes pauvres et de pauvres rimes en somme. »

Hélas je dois également avouer que même dans le domaine des blagues ce serait mentir que de dire qu’elles excellent :

« C’est Synecdoque et Métonymie qui vont au restaurant. L’une se blesse avec un verre de vin. Qui est-ce ?
C’est Métonymie car elle a confondu le contenant avec le contenu. »

(Je tiens à préciser que cette blague n’est évidemment pas de moi, elle a été écrite par Antaël Courtepage, jeune poète maudit qui s’est suicidé après que ses professeurs de l’école normale eurent découvert la médiocrité de ce trait d’esprit.)

Non, pas de reconversion professionnelle en vue pour mes chères allitérations, mes antonomases adorées, il semble qu’on ne puisse rien faire d’autres de ces figures que de les regarder à l’œuvre dans leur univers naturel, le langage, et de les admirer !

*** Zeugmons ensemble ! ***

Je vous parlerai donc de ma figure favorite, le zeugme.

Pour être sûre que tout le monde suit, une piqûre de rappel wikipédienne s’impose : « Le zeugme est une figure de style qui consiste à faire dépendre d’un même mot deux termes disparates qui entretiennent avec lui des rapports différents, en sous-entendant un adjectif ou un verbe déjà exprimé ». Le zeugme, au même titre que l’anacoluthe ou l’hypallage, fait partie de ces erreurs syntaxiques tolérées, qui ont le droit d’exister puisqu’on a décidé un jour de les appeler « figures de style » et non pas « erreurs de construction ». Il peut être syntaxique ou sémantique, comme en témoignent ces croquignolets exemples :

« Vêtu de probité candide et de lin blanc », « Une pizza au jambon et au centre commercial » ou encore « Elle remonta sa culotte et son réveil matin », « Sous le pont Mirabeau coule la Seine. Et nos amours » « Il faudrait faire l’amour et la poussière », qu’il soit manié par Zola, Apollinaire, Zazie, Renaud ou Desproges, le zeugme possède ce don drolatique de juxtaposer dans la même proposition deux réalités totalement différente. C’est une forme d’ellipse très pratique pour faire rire facilement. S’il est grammaticalement correct, il est toujours sémantiquement fou et c’est ce qu’on lui demande !

Ceux de Desproges mériteraient un article à part entière tant le bougre fabriquait les zeugmas à la chaîne :

« Après avoir sauté sa belle-sœur et le repas du midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane »

« Prenant son courage à deux mains et sa winchester dans l’autre, John Kennedy se tira une balle dans la bouche »

Au-delà de ces exemples, le zeugme permet de mettre en contact des mots et des syntagmes qui sans lui seraient restés injustement séparés par des propositions subordonnées.

Le zeugme lie, relie, réconcilie, c’est un peu le grand altruiste des figures de styles, le grand réunificateur du genre humain, le coq-à-l’âne institutionnalisé. Le zeugme, c’est la médiation thérapeutique contre la fracture sociale, c’est le soleil printanier qui pointe ses rayons sur le balcon de bois et dans nos cœurs secs alors que l’hiver se fait rude. Le zeugme c’est la musique de la fanfare qui résonne dans la ville endormie et dans les souvenirs des mamies de la maison de retraite. Le zeugme c’est celui qui donne une miche de pain et un sourire réconfortant au sans-abri engourdi.

Lorsque le glas sonnera, il n’y aura peut-être plus que le zeugme pour nous sauver.

Alors disons-lui merci.

Et surtout amusons-nous avec cette grande roue foutredieu ! On oublie parfois un peu trop qu’elle est faite pour ça :

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Pourquoi les titres constituent souvent la meilleure partie du livre ? Éloge de la lecture minimaliste

1 Apr

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J’ai un peu honte de l’avouer mais ce que je préfère fréquemment dans les livres, ce sont leurs titres.

Quand on y pense, l’histoire des titres a toutes les raisons de fasciner le lecteur. N’est-ce pas incroyable de savoir que La nausée sartrienne s’appelait originellement Melancholia ? C’est l’éditeur qui a orienté Sartre vers ce nouveau titre. Or, en ayant entre les mains un ouvrage nommé Melancholia, la lecture du livre (et sa réception vraisemblablement) eut été totalement différente. On n’écoute pas assez ce que les titres ont à nous dire. Le titre est lu en premier et la suite de la lecture du livre sert à nous conforter dans l’explication du choix de ce titre. Les étudiants en littérature auront effleuré les concepts de contrat de lecture et d’horizon d’attente, mais pas plus…

Remédions céans à cette injustice. Je vais parler ici uniquement des titres des livres, tant je considère que ces métadonnées énigmatiques, véritables litotes prometteuses, sont des œuvres d’art à part entière. Parfois, je n’ai pas lu l’œuvre intégrale, mais je compte vaguement me protéger derrières les arguments ad hominem du grand Pierre Bayard, auteur du sublime Comment parler des livres que l’on a pas lus ?

Je profite de cet espace pour déclamer mon amour pour les titres longs. Quel petit vélo chromé au fond de la cour ? de Georges Perec a une place attitrée dans mon cœur. L’étonnant Quand Hitler s’empara du lapin rose de Kerr Judith attire également toute mon attention.

J’aime particulièrement les titres longs en ce qu’ils présentent des petits haïkus, des mini-nouvelles ou des micro-récits qui se suffisent presque à eux-mêmes ! C’est le cas du film Peindre ou faire l’amour. Est-il vraiment besoin de regarder le film puisque le titre nous dit déjà tellement sur les enjeux premiers ? Au contraire, certains titres sonnent comme des prophéties ou des sujets de dissertation. Le film de Valeria Bruni-Tedeschi : Il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au royaume des cieux est l’un d’eux.

J’ai également une préférence pour les titres d’ouvrages philosophiques. L’existentialisme est un humanisme de Sartre joue à résumer le propos essentiel du livre avec une sobriété presque impertinente. On pourrait croire que les romanciers sont les plus inventifs dans le domaine, or, il se trouve qu’il faut surtout saluer les philosophes !

**L’énigme des miettes philosophiques**

J’avouerai alors avoir un petit faible pour Kant… Les trois critiques m’apparaissent déjà comme une progression ternaire et dialectique à la fois fluide et soyeuse : critiquons la raison pure, la raison pratique et pourquoi pas la faculté de juger ! En 1793, il écrira un ouvrage dont le titre me ravit au plus haut point : Sur l’expression courante : il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique, cela ne vaut rien. On vous aurait dit que l’auteur de l’essai était Queneau ou Perec, vous y auriez cru, hein ? De la même façon, son Projet de paix perpétuelle me laisse songeuse et je me réjouis à l’idée de lire ses Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme une science. Enfin, Sur un prétendu droit de mentir par l’humanité et Sur le mal radical m’apparaissent comme des titres de livres de Pierre Desproges.

Il y a des livres de philosophie dont le seul titre suffit à susciter des interrogations et qui feraient de bons sujets au bac de philo. Je dois pour cela citer Kierkegaard et son Post-scriptum aux miettes philosophiques, Nietzsche qui dans ses titres poétiques : Par-delà le bien et le mal, Généalogie de la morale, Le gai savoir atteint la forme la plus concise de questionnement éthique et ontologique. Mes favoris du même auteur demeurent : Vérité et mensonge au sens extra-moral ainsi que Considérations inactuelles. L’éthique à Nicomaque d’Aristote, enfin, me ravit par sa douce allitération.

Certains titres au contraire intriguent, comme Gros câlin de Romain Gary (que j’ai lu uniquement à cause de son titre) ou Histoires du pied de Jean-Marie Gustave Le Clézio.

Si ces derniers titres peuvent paraître inattendus, certains auteurs semblent s’astreindre au contraire à une constance stylistique dans leurs titres. Inutile d’aller jusqu’aux titres de la collection Harlequin ou de la collection Chair de Poule qui sont les plus faciles à plagier et subissent de nombreux pastiches. Le cas d’Amélie Nothomb est intéressant en ce qu’on peut facilement reconnaître ses romans à partir de leurs titres : Hygiène de l’assassin et Cosmétique de l’ennemi sont deux beaux exemples de parallélismes sémantiques. De la même façon, les titres de Marguerite Duras entretiennent tous le même mystère : Le ravissement de Lol V. Stein, Moderato Cantabile ou Des journées entières dans les arbres, des titres qui sentent bon le flou thématique et ne promettent rien de particulier sur le plan narratif.

Puisque Marguerite Duras nous a amenés chez les dramaturges, poursuivons avec Bernard Marie Koltès. Il suffit de dire à voix haute quelques-uns de ses titres : Dans la solitude des champs de coton, La nuit juste avant les forêts, Combats de nègres et de chiens pour ressentir la poésie particulière qui entourent ses œuvres.

On peut aussi adorer un titre et haïr le contenu du livre. Si je suis très sensible à la syntaxe des titres de Jean-Luc Lagarce : J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne ou Du luxe et de l’impuissance, le simple fait d’assister à des représentations de ses pièces est pour moi un moment d’ennui insondable.

Il y a également des titres qui éclipsent tous les autres. Le rouge et le noir de Stendhal nous fait oublier qu’il a aussi écrit Le rose et le vert et aussi les plus prosaïques Mémoires d’un touriste, dépourvus de tout héroïsme, sans le moindre atome de Julien Sorel.

Le grand maître en la matière est à mon sens Pierre Desproges. L’ironie délicate qui s’échappe de tous ses titres joue avec les catégorisations génériques (dictionnaires, manuels, chroniques) pour aiguiser sa verve sardonique : Vivons heureux en attendant la mort, Manuel du savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis, Les étrangers sont nuls, Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis et autres Chroniques de la haine ordinaire.

Mais sans plus de transitions, passons du grandiose au médiocre.

** Séquence : Comment fabriquer un titre de mauvais best-seller ? **

Il convient de s’inspirer des : Je vais bien ne t’en fais pas, Où es-tu ?, Et si c’était vrai, Seras-tu là ? et autres niaiseries évocatrices sécrétées par des Guillaume Musso et Marc Levy. En suivant cette composition de titre à base de litotes, d’anacoluthes et de formules de la vie quotidienne de type « ce que je dis quand je réponds au téléphone », on peut facilement créer un ouvroir à titres niais : Un jour, les autres, ou bien : Hier, j’étais là. Usez et abusez des points d’interrogation et du mielleux racoleur. Mon préféré, composé à plusieurs mains avec des amis alcoolisés et fortement inspirés, demeure : Si eux oui alors peut-être ?

Voilà, je l’avoue, c’était une vocation dès l’enfance, je voulais être titreuse de romans.

De mon amour des titres vient peut-être mon affection pour les bibliothèques, qui sont presque des musées du titre, des rangées entières de phrases énigmatiques, comme autant de promesses.