Archive | May, 2013

Rimaille et ferraille, un procédé infaillible pour produire de l’alexandrin kitsch au kilomètre

22 May

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Ce matin j’ai voulu prouver que l’écriture poétique en vers avait plus à voir avec la bricole qu’avec l’inspiration d’une muse sibylline.

Pour faire vite : la poésie serait d’abord et avant toute chose du bricolage. Imaginez que chaque syllabe représente une vis, une planche en bois ou un clou et que le poète est le bricoleur qui fixe l’étagère Ikéa. Pour résumer, que ce soit sur 6 ou 12 pieds, il faut que ça tienne !

Comment ?

Si les clichés sur les poètes donnent à voir des individus inspirés par des synesthésies invisibles, les vers se construisent d’abord à grands renforts de compromis et de petits arrangements sur le sens, de type : « je ne trouve pas de mot qui rime avec quatorze alors c’est pas grave je vais changer la rime… » ou « je vais finir le vers avec fantasmagorique il y a plus de syllabes que fantastique, tant pis pour le sens, on s’arrangera dans le quatrain suivant… ».

Il serait également malhonnête de nier les technologies intellectuelles qui viennent en renfort quand l’imagination fait défaut : dictionnaire des rimes et dictionnaire des synonymes sont les deux piliers sur lesquels chaque hémistiche prend appui pour arriver jusqu’à la fin du sonnet !

Même si contre cette conception inspirée et idéelle de la muse inspiratrice, Boileau et Valéry mettent tour à tour en avant les rudes efforts du poète, force est de constater que la poésie en vers traîne derrière elle une bien morne image qui oscille entre le mièvre et le maniéré. Il n’y a qu’à taper poésie sur Google image pour voir apparaître des visuels suintant le mauvais goût et le cliché (plume, encrier, rose rouge, dauphin et clair de Lune comme autant de représentations surannées de l’inspiration…). Si vous demandez à un collégien (prenons-en un qui n’aime pas lire) ce que lui évoque la poésie en vers il vous répondra soit en mimant la bouche en cul-de-poule une envolée lyrique composée de mots de plus de quatre syllabes, soit en évoquant des transports amoureux aussi précieux qu’ennuyeux…

C’est cette conception stéréotypée de la poésie en vers, entièrement focalisée sur les aspects lyriques et emphatiques, que dénonce Brassens dans « Sauf le respect que je vous dois » :

« Fi des chantres bêlant qui taquinent la muse érotique
Des poètes galants qui lèchent le cul d’Aphrodite
Des auteurs courtois qui vont en se frappant le cœur
Parlez-moi d’amour et j’vous fous mon poing sur la gueule
Sauf le respect que je vous dois »

Or, je doute qu’Aragon en composant « L’amour qui n’est pas un mot » attendit gentiment que Calliope et Erato lui susurrent à l’oreille quelques mièvres octosyllabes…quel que soit l’état dans lequel ses poèmes nous transportent, celui qui suit a très probablement été composé en comptant sur les doigts :

« Prends ce fruit lourd et palpitant
Jettes-en la moitié véreuse
Tu peux mordre la part heureuse
Trente ans perdus et puis trente ans
Au moins que ta morsure creuse
C’est ma vie et je te la tends »

***Méthode pour produire de l’alexandrin au kilomètre

Quand il le faut, pour impressionner quelqu’un, dans un match de théâtre d’improvisation catégorie rimée, pour composer une chanson lors d’une occasion particulière, la composition rapide d’alexandrins est une compétence importante à rajouter à la catégorie « Divers » de votre CV. À force de composer des alexandrins (la plupart prosaïques, résolument kitsch et ironiquement emphatiques !) je me suis rendu compte qu’il existait des trucs, des astuces, des techniques répétitives pour rimer au kilomètre… J’ai hésité à en parler tant cet aveu m’excluait d’emblée du club très sélect des poètes inspirés…et puis j’ai décidé de montrer que le poète prosaïque était comme le bricoleur assis dans son garage au milieu de la ferraille, testant tel boulon, choisissant telle vis et finissant par tout raccommoder à la patafix…

***Vers le moindre effort…

Le truc pour rimer c’est…de ne pas chercher à rimer !

Je m’explique :

Si vous voulez écrire un poème vantant les mérites du spéculoos (et après tout pourquoi pas, il accompagne bien vos pauses café depuis dix ans !) il suffit d’écrire un vers sur deux.

Je propose pour cet exercice de se lover dans la forme moelleuse et réconfortante de l’alexandrin puis du sonnet. Le vers à 12 pieds étant celui qui mime le plus aisément le langage de tous les jours, on peut également le modeler facilement, lui donner un coup de hache à l’hémistiche ou le composer à partir de deux mini-phrases hexasyllabiques.

Exemple : Pour écrire le premier quatrain vantant le spéculoos, écrivez d’abord les deux phrases (de douze syllabes ! on s’occupera de l’hémistiche et des synérèses plus tard…) qui vous viennent en premier à l’esprit, les plus simples possibles :

Elle peut se vanter la fière Belgique

D’offrir le spéculoos, ce biscuit savoureux

À la suite de ces deux premiers vers, rajouter deux vers qui disent exactement la même chose, de la paraphrase en somme (oui celle-là même qui vous était reprochée en commentaire de texte en cours de français…) avec des rimes croisées ou suivies. Ce qui est moins compliqué que de suivre la syntaxe de la phrase de vers en vers :

Elle peut se vanter la fière Belgique

En plus de proposer des bières fantastiques

D’offrir le spéculoos, ce biscuit savoureux

Ce cristal de cannelle aux parfums délicieux !

Et voilà, vous avez composé un quatrain !

Mais puisque l’on paraphrase gaiement en rajoutant aux deux premiers vers des compléments arbitraires, cela aurait pu également être :

Elle peut se vanter la fière Belgique

Le plat pays dont Brel peint les airs mirifiques

D’offrir le spéculoos, ce biscuit savoureux

Cette agape divine, un gâteau merveilleux

Attention cependant à ne pas abuser de la technique trop longtemps. À force de diluer le sens dans le synonyme et le redoublement sémantique cela finit par ressembler à de la soupe paraphrastique. Pour éviter cet écueil, songez à passer du temps sur le site du dictionnaire des rimes et du dictionnaire des synonymes pour enrichir votre lexique déjà cruellement répétitif, et hop ! Offrez ça au destinataire qui n’y verra que du feu et vous prendra pour un authentique poète inspiré !

***Lire pour écrire

Pour aller plus loin et se mettre à penser en alexandrins, la méthode est hélas moins empirique… Seule l’habitude paie et c’est après avoir lu et butiné une énorme partie des œuvres de Corneille, Racine, Rostand, Aragon, Hugo, Du Bellay, Molières, Ronsard, Corbières, Apollinaire, Baudelaire et Rimbaud (et accessoirement bachoté un Capes de lettres après des études de théâtre) que la petite musique de la rime devient automatique…

Peu à peu, on se détache du modèle « Un vers / une paraphrase » et le sonnet prend une forme plus cohérente, les vers se suivent syntaxiquement jusqu’à former des phrases plus harmonieuses qu’un simple redoublement flemmard. C’est le cas de ce sonnet qui prend la forme (toujours aussi kitsch et emphatique !) d’un éloge panégyrique au sirop d’érable :

Tour à tour onctueux, tour à tour sirupeux

Tous les matins surgit le beau liquide ambré

Il s’étend je le vois, et d’un air malicieux

Répand sur les pancakes ses délices dorés

Il coulera toujours dans le fromage blanc

Il coulera, bien sûr, de son écorce aimée

Il accourt, rutilant, flamboyant, rougeoyant !

Il coulera enfin, sur des bagels grillés

Puisses-tu, doux sirop, conserver ta douceur

Puisses-tu, je t’en prie, déployer tes saveurs

Enchanter nos journées, de tes gourmands attraits !

Puisses-tu enlever des matins la douleur

Puisses-tu essaimer cet ambre dans nos cœurs

Et par pitié à prix décent t’exporter !

***Mordre la main qui nous nourrit

Après avoir bien joué avec l’alexandrin il arrive qu’on le délaisse. Plaisant les premiers jours, il nous semble alors encombrant, traînant, mou comme un teckel asthmatique, il ressemble trop à une phrase stylisée alors qu’on voudrait bien plus se frotter à la concision exacerbée d’un hexasyllabe mystérieux… Comme à Hugo, nous vient l’envie de tordre le coup à « ce grand niais d’alexandrin » comme d’y faire entrer des termes prosaïques :

« C’est horrible ! oui, brigand, jacobin, malandrin,
J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin ;
Les mots de qualité, les syllabes marquises,
Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises,
Faisaient la bouche en cœur et ne parlant qu’entre eux,
J’ai dit aux mots d’en bas : Manchots, boiteux, goitreux,
Redressez-vous ! planez, et mêlez-vous, sans règles,
Dans la caverne immense et farouche des aigles ! »

Et puis l’hexasyllabe devient lui aussi trop long, on veut du court, du bref, du subtil, du concis, on veut saisir le réel en quelques phonèmes, on en arrive au haïku, alors sans plus gloser je replie mes foutaises et vous laisse sur celui-ci :

Elles rient beaucoup

Dans les fontaines d’été

Parfum de cannelle

Source image : Poytner Erato muse of poetry

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Les romans ont-ils une date de péremption ?

11 May

Aujourd’hui je vous propose de décortiquer deux idées tenaces répandues par quelques professeurs de lettres qui persistent à dire que :

1. On ne peut pas lire L’écume des jours après 18 ans

2. On ne peut pas comprendre Proust avant 40 ans

/// L’écume avariée des jours
Cliché n°1 : « Lire L’écume des jours après 18 ans est une erreur : après ça devient niais et ça perd de sa fraîcheur » (Ce qui revient à comparer l’écriture de Vian à du poisson mais passons.)

Je suis d’accord avec le fond de cette assertion. Parfois on relit un roman adoré dans sa jeunesse et on trouve ça franchement mauvais car nos goûts ont évolué (c’est le cas pour Bernard Werber chez bon nombre de mes amis) ou parce que la magie n’y est plus. Pourtant j’ai des amis qui se pâment encore devant le Club des cinq, c’est leur madeleine de Proust, ça les shoote à la nostalgie. Cependant, ces moments de régression littéraire ne sont hélas pas adaptés à toutes les productions… Personnellement quand je ré-ouvre le Oui-Oui va au marché qui traîne au grenier ou que le lis Tchoupi à la plage à ma petite cousine, bien que j’ai lu ces livres durant mon enfance, c’est bien trop tard pour que j’y retrouve un soupçon de frisson diégétique !

Mais parfois la relecture apparaît comme une révélation, comme si l’auteur nous avait attendus patiemment, décennie après décennie, pour nous dire : à 15 ans tu liras ce livre parce qu’il y a un contrôle dessus la semaine prochaine, à 20 ans tu y verras surtout la fougue de ce personnage, à 30 ans tu comprendras le comportement de tel autre et à 40 ans tu te reconnaîtras toi à 20 ans. C’est beau cette promiscuité extra-littéraire avec des auteurs, et ce phénomène me touche particulièrement avec Vian, Lodge et Desproges qui sont à mon sens des écrivains à relire.

/// Longtemps je me suis couché de bonne heure…pas avant 40 ans
Cliché n°2 : « On ne peut pas comprendre Proust avant 40 ans, il faut avoir vécu des désillusions amoureuses puissantes ainsi que la perte d’êtres chers pour être sensible à sa façon de décrire les relations humaines et son rapport à la mémoire blablabla ».

Cette date de péremption à l’envers de type « à ne pas consommer avant le… » a le mérite de révéler la difficulté d’enseigner la littérature au collège. Allez expliquer à des préadolescents les sous-entendus scabreux des Liaisons dangereuses quand ils en sont encore à boire du Nesquik pour le goûter ! Allez leur faire comprendre les enjeux de la jeunesse de Rimbaud qui fuguait déjà à leur âge quand leur conscience amoureuse consiste à s’envoyer des petits mots en classe avec écrit à l’encore rose du stylo Diddle : « Est-ce que tu veux sortir avec moi ? ». Comment leur dire qu’à 15 ans Rimbaud avait lu tous les classiques et les parodiait alors qu’ils découvrent peu à peu la lecture avec les courts récits de Chair de poule et la collection Cœur Grenadine ? Dans certains cas c’est délicat de blâmer leur incompréhension totale des textes alors même qu’il leur manque des clefs de lecture autant que du recul et qu’ils n’ont pour la plupart encore rien vécu de significatif pour les appréhender.
Par contre, on peut lire Proust dès l’adolescence s’il est bien amené. Dans le cas contraire on risque de s’ennuyer comme jamais…au mieux on ne va probablement rien comprendre…au pire on sera dégoûté pour un long moment des romans de plus de 40 pages. Ce qui a hélas été le cas pour moi. Je me suis mise à lire Un amour de Swan à 17 ans…cela m’a assommé comme une conversation dans un salon des Verdurin. Je ne comprenais pas pourquoi l’on avait hissé les hésitations molles d’un Swann pleurnichard au rang de classique de la littérature. Cependant j’étais indéniablement touchée par le désespoir des personnages et j’avais conscience d’être devant un récit fort et puissant…mais sans prendre énormément de plaisir à la lecture.

Je l’ai relu 7 ans plus tard. Entre temps quelques lourdes désillusions amoureuses étant passées par là, la mélancolie avait fait son nid dans un coin de mon âme, épaulée par une sagesse heureuse ; j’avais également fait mes humanités, connu une soif inextinguible de romans fleuves et bu de la critique littéraire jusqu’à la lie ! En relisant le roman je m’exclamais « Mais oui ! Tout est dit ! » : la petite phrase de Vinteuil me semblait la clef de compréhension de l’âme humaine et cette relecture me plongeait dans une lucidité délicieuse ! Tout me semblait évident : les intermittences du cœur, la critique des Guermantes, les longs étés à la plage à Balbec et enfin le triste constat de Swann : Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre !

Je regrette que l’on ne m’ait pas motivée lors de ma première lecture en me parlant de ce que j’y trouverai de grandiose. On m’avait simplement dit « Ah beh oui c’est un classique Proust alors ça doit être bien écrit ». En somme, les grands textes demanderaient une médiation.

À ce sujet, j’ai hélas l’impression que le grand public dédaigne La recherche du temps perdu, qu’il le range négligemment dans le tiroir de la « littérature fastidieuse tendance chiante / option phrases à tiroir / spécialité longues descriptions et pas assez d’action ». Pourtant il suffit de regarder l’adaptation télévisuelle qu’en fait Nina Companeez (un exemple excellent d’adaptation ratée mais hilarante !) pour avoir en quelques minutes une vision plus badine : la débauche d’Albertine succédant aux phantasmes trash du baron de Charlus.

Beaucoup d’amies enceintes me disent également : il me tarde d’être en congé maternité pour avoir enfin le temps de lire La recherche au complet, je me sens prête, comme s’il y avait un stade à atteindre, un palier à franchir avant d’être digne d’ouvrir le récit initiatico-mystique que La Recherche représente pour pas mal de gens.

/// A lire de préférence quand on a très faim
Je propose donc l’usage d’un petit bandeau de papier sur le roman qui nous indiquerait les meilleures circonstances pour le lire !

Au lieu d’écrire des bandeaux de type : Le dernier thriller fascinant de Jean-Christophe Grangé pourquoi ne pas mentionner :

A lire avant de tomber amoureux

A lire après sa première fois

A lire après un chagrin d’amour qui fait mal (le roman regorge d’idées de vengeance truculentes)

A lire une fois puis à relire 10 ans plus tard pour comprendre tout le reste

A lire après un chagrin d’amour qui ne fait pas trop mal pour sublimer sa peine

A lire quand on a très faim sur Une gourmandise de Muriel Barbery,

A lire dans l’herbe pendant les chaudes journées d’été pour le Disque Monde de Pratchett

A lire dans les toilettes pour faire honneur aux conditions de réalisation et puis après le laisser tomber joyeusement dans les gogues pour Guillaume Musso et Marc Lévy.

/// Relire pour rafraîchir le livre
En apposant ainsi sur les livres leurs contextes de diffusion on en arrive à décrire leur sémiose (c’est-à-dire à leurs conditions de réception) et l’on démystifie un peu la lecture…qui n’est pas un acte pur et éthéré mais une pratique socialement ancrée, qui engage le corps : on lit pour et on lit contre.

En vrac : lecture dans le métro entre Berri UQAM et Jean Talon, entre Étoile et Place d’Italie, entre Esquirol et Matabiau, lecture dangereuse en marchant dans la rue pour finir les dernières pages du polar qui nous colle aux mains comme de la glu, lecture dans un hamac pour s’endormir sur son livre, lecture tard le soir dans le lit alors qu’il y a école demain, lecture de Causette quand les autres filles lisent Glamour, lecture sur liseuse sans odeur de papier, lecture punition quand on doit finir l’Assommoir et faire (horreur !) une fiche de lecture pour l’école, lecture à voix haute de La Place d’Annie Ernaux à mes amies qui s’endorment au soleil sur la plage, lecture honteuse d’un collection Harlequin ‑ Mais non c’est pour rire je ne lis pas ça au premier degré hein ‑, lecture du Canard Enchaîné dans un bistro rempli de Figaro et de La Croix, lecture en cachette du dernier Nothomb alors que quand même lire ça en prépa littéraire ce n’est pas un peu honteux ? lecture du blog de Chevillard alors que le prof de français veut qu’on finisse un Balzac, lecture des Inrocks dans la salle d’attente pleine de Paris Match fossilisés depuis 1982, lecture trophée pour montrer à tout le monde qu’on est arrivé à bout de Belle du seigneur : qu’on n’a pas trimbalé ces 3 kg de livres en vain dans un sac à main trop petit pour le contenir, qu’on en a bavé en lisant les 300 premières pages avant de trouver ça intéressant, qu’on a pleuré intérieurement arrivé à la fin et qu’on mettra probablement beaucoup de temps à s’en remettre… lectures n’importe où, à n’importe quel âge mais surtout relectures… par plaisir si possible, c’est toujours mieux…c’est en les relisant que les livres périment moins vite.

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(Que la très Sainte Juliette-cinéphile soit remerciée pour m’avoir suggéré cet article !)