Archive | June, 2013

Ode à l’appareil photo jetable et à quelques autres brouillons émouvants

26 Jun

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Un grand merci à la talentueuse Stéphanie Boulnois pour l’illustration.

Ce qui me chagrine avec l’appareil photo numérique c’est qu’on ne garde plus aucune trace des photos ratées, des portraits flous, de certains clichés mal cadrés au charme fou, tout empreints de l’émotion du moment.
En une seconde sur l’ordinateur, on efface pour toujours les vestiges de nos échecs photographiques, ne conservant que les réussites. On perd ainsi la surprise du développement des photos argentiques, la terrible attente pendant laquelle on imagine chacun des clichés pris pendant ce voyage en Andalousie. Durant le temps du développement photographique, on n’a de cesse de se demander comment nos aventures seront traduites en format 15x10cm. Enfin, devant le comptoir du photographe, on n’en peut plus d’attendre alors on ouvre fébrilement le boîtier et l’on se délecte de la surprise : laquelle des photos nous déçoit, laquelle nous ravit ? Qu’elles soient sublimes ou sans intérêt, on est obligé de les conserver. On garde avec nous les brouillons de nos créations, les étapes qui ont fait de nous chaque jour un photographe un peu moins mauvais. Les retrouver au fond d’un placard nous fait sourire.
Certaines, trop floues, étaient affublées d’un petit autocollant noir « non facturé », déposé par le photographe d’un ton de reproche mêlé de magnanimité. Aujourd’hui, qui irait faire développer les preuves de sa banalité photographique quand une seconde après avoir pris un cliché on peut en juger l’insignifiance puis le supprimer ?

Ressortons aussi nos brouillons du bac : des feuilles roses layette couvertes de gribouillis, de dessins, de citations remâchées : à droite une problématique soigneusement recopiée, à gauche une phrase d’accroche pour l’introduction, un élan d’inspiration cette accroche, le crayon a presque troué le papier !

Certains brouillons dégagent une beauté nostalgique et il serait bien dommage de ne pas s’arrêter devant quelques secondes.
Que seraient les romans de Proust sans ses paperolles, myriades chaotiques de petits papiers collés à ses manuscrits au fur et à mesure que le récit se tisse et se déploie ? Ratures, flèches et commentaires tassés dans la marge témoignent autant du caractère méticuleux de l’écrivain que de l’électivité de la littérature où l’auteur sans cesse est confronté au dilemme d’un mot plutôt qu’un autre.

Aujourd’hui, à une heure où les contours se doivent d’être précis, le filtre instagram bien placé, et le dessin vectoriel, le désordre du brouillon fait pâle figure. Le traitement de texte en ne conservant que le stade final de la création, nous fait oublier les égarements où parfois l’inspiration se déploie. Serait-ce précisément ces imperfections qui font le charme et l’intérêt de ce dont nous contemplons la beauté ? Même si l’art numérique conserve les différentes étapes de la création dans des systèmes documentaires, certaines technologies tendent à masquer le fait que les grands artistes ont commencé par tâtonner.

Prenons l’exemple que nous donne le théâtre. Si l’on y pense, le spectacle que nous pensons achevé n’est qu’une répétition générale de plus. En y réfléchissant, le metteur en scène aurait pu choisir de ne le présenter que vingt répétitions plus tard (ou plus tôt !). Mais alors, quel est le critère définissant le degré d’aboutissement d’une création ? Comment tracer une limite ? Dans ce cas, si l’œuvre d’art n’est qu’un processus interrompu, pourquoi ne pas créer à l’instar du salon des Refusés imaginés par Chintreuil un musée du Brouillon où esquisses et croquis se disputeraient la vedette ? À la dernière salle, après s’être imprégné de la démarche créatrice de l’auteur, on verrait enfin les tableaux définitifs (c’est d’ailleurs la façon dont est exposé Guernica au musée Reina Sofia, précédé par ses esquisses !).

Si l’œuvre d’art n’est pas un tout figé mais s’inscrit dans un temps de vie, nier ce temps revient à nier le travail de l’auteur. Si science sans conscience n’est que ruine de l’âme, texte sans contexte n’est que ruine de l’art…et de son commentaire. Prenons Hamlet Machine, la dernière pièce d’Heiner Müller. Longue de neuf feuillets, elle est l’essence condensée d’une centaine de pages. Lire cette pièce sans chercher dans les sous-entendus à reconstituer dans son imaginaire l’époque historique qui la transcende revient à lire du vide…et accessoirement à ne rien comprendre…et à s’ennuyer sans commune mesure…

De même qu’on tend à omettre le processus créatif, on n’étudie pas assez les romans ratés, les inventeurs dans l’ombre. On ne se penche pas assez à mon sens sur les insuccès des auteurs. Personne aujourd’hui, à part quelques spécialistes, ne lit plus les pièces de théâtre de Voltaire ni de Diderot, car on a jugé leur contenu inférieur à celui de leurs essais philosophiques. C’est ce qu’explique Jauss dans son Esthétique de la réception. Pourtant, au même titre que le brouillon, le roman raté d’un auteur célèbre posséderait peut-être un charme indéfinissable, probablement dû à son insuccès.

Un sublime ratage aurait-il mille fois plus d’intérêt qu’une fade réussite ?
L’erreur, malgré la désapprobation qui la déshonore est pourtant bien plus riche en expériences que la réussite et sur le sujet je ne m’étends pas plus au risque de digresser des kilomètres à propos de la sérendipité (qui si l’on y pense, n’est autre chose qu’une heure de procrastination qui a bien tourné…). Pourquoi alors ne trouve-t-on pas dans les livres d’histoire plus d’écueils célèbres ? Pourquoi ne lit-on pas les romans que les spécialistes d’aujourd’hui mésestiment, l’histoire des vaincus, l’histoire du quotidien, du pas fini, du sans intérêt, du maladroit, du à peu près, de l’infraordinaire au sens de Perec ?

C’est pourtant si exotique d’ouvrir des romans dénigrés. En se procurant une pièce de théâtre de Voltaire, on a l’impression délicieuse d’échapper aux serres griffues des normes académiques… Je m’étonne d’ailleurs que les hipsters n’aient pas déjà lancé la mode.

En sortant les brouillons, les ratés et les oubliés des placards et en les lisant, on leur découvre un autre visage : ils sont les premiers soubresauts de l’inspiration à l’œuvre, source et éclosion d’un monde singulier encore inimaginé.

Illustration : Stéphanie BoulnoisFilez immédiatement sur son site ou elle fait de très belles choses, des illustrations joyeuses et sobres, douces et percutantes, de quoi épuiser mes stocks d’oxymores !

 

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Vaporeux, gluant, sec, rugueux… Quelle est la texture de votre thèse ?

18 Jun

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Si la plupart des métaphores désignant la thèse sont en lien avec des activités solitaires, dangereuses et laborieuses telles que le saut à l’élastique ou la traversée du désert, qu’en est-il en revanche de la substance de votre objet de recherche ?
Quels mots emploieriez-vous pour en déterminer la texture, le poids, la température ?
Sans plus attendre et pour combler ce vide (injustement !) béant à ce sujet, je proposerai ici une typologie empirique de ces substances en utilisant un système de classement dont quatre grandes polarités baliseraient la texture de la thèse : le visqueux, le sec, le vaporeux et le liquide.

Je présenterai les classements du plus visqueux au plus limpide.

Le riz au lait à la super-glu
Quand l’esprit n’est pas clair mais qu’il s’agit de faire dialoguer plusieurs théories, quand il faut articuler plusieurs résultats antagonistes et que l’angoisse de la page blanche guette le doctorant exténué, on a souvent l’étrange sentiment de pédaler dans de la semoule, de la boue, du sable mouvant voire du gruau.

Lorsque je n’arrive pas à définir certaines notions, j’ai très souvent l’impression de nager dans du riz au lait trop cuit dans lequel on aurait rajouté du miel et de la mélasse : je n’arrive pas à avancer, rien n’est vraiment clair, chaque concept est à renégocier. Plus je m’agite, plus je m’enlise. Parfois j’aperçois la lumière au bout du pédalo et l’objet de recherche devient plus ferme, plus tangible : les idées à développer m’apparaissent alors comme une mer de flocons d’avoine al dente, on pourrait presque se risquer à marcher dessus. François Pagès, quand il s’amuse à se faire passer pour Jean-Baptiste Botul, a inventé le concept de la métaphysique du mou, sorte de phénoménologie perceptivement folle qui propose de penser en profondeur les caractéristiques du mou. Et en effet, le cerveau semble parfois tellement rempli de yaourt que les textes qui en sortent ont la même cohérence qu’un fromage blanc. En termes de rhéologie, la thèse ne s’écoule pas, elle bouche plutôt les tuyaux de l’évier.
Qu’arrive-t-il si nous la passons au sèche-cheveux ?

Le désert de sable
À l’inverse, les idées qui nous viennent en temps de frugalité conceptuelle donnent parfois des textes arides, des textes qui manquent d’eau, réduits à la portion congrue. On tente de développer, d’expliquer, mais la pensée demeure désertique, une terre dure. C’est rugueux, ça gratte parfois. On tente une respiration, on s’étouffe avec du sable.
La traversée du désert.

L’air sans ailes
Volatile, vaporeux, éphémère, on sent que l’idée du siècle est là, toute proche, mais on n’arrive pas à l’attraper. On agite les bras mais on ne vole pas dans le monde des idées. On brasse du vent. On implore en vain le plotinisme de nous élever vers la connaissance mais nos conclusions restent prosaïquement terre à terre.

Qui a recousu les habits et la peau de Frankenstein ?
Arrivé à un certain seuil d’accumulation des connaissances, un danger guette : ce sont souvent les mêmes mots qui reviennent, toujours les mêmes formulations, pour aller plus vite.
Une fois que l’on a énormément écrit, que le nombre de documents s’empile sur, sous et à côté du bureau, il existe une technique pour gagner du temps qui consiste à recycler des paragraphes tout prêts et à les copier-coller. Au départ on fait ça avec quelques lignes…
Pourquoi réécrire la partie sur la méthodologie pour le colloque du CFAS si on a déjà un paragraphe qui irait parfaitement dans cet ancien texte écrit pour des doctorales d’il y a deux ans ?
Et à la suite, pourquoi ne pas recopier le résultat utilisé en séminaire de labo, il est déjà tout prêt ? Il suffira de soigner les transitions.
Cet usage incessant du copier-coller pour gagner du temps finit par créer dans le cerveau une gymnastique étrange. Une nouvelle compétence se développe, elle consiste à se demander où est situé dans notre disque dur le paragraphe qui remplirait parfaitement le vide dans ce nouveau texte. Mais cette habileté à la mosaïque textuelle donne au document l’apparence d’un habit d’Arlequin…tout est cousu, décousu, recousu, on a beau peaufiner les transitions, rajouter une couche de métadiscours pour expliquer où on va, le texte n’est plus une peau lisse mais une succession de cicatrices, de sutures qui viennent dénoncer le honteux collage de ce texte-Frankenstein. On a collé un bras, raccommodé une main, par gain de temps, sans savoir ce que devient cet organisme dans ce copier-coller démiurgique.

Cristallisation sucrée
Si le phénomène du texte-Frankenstein arrive souvent, il est la plupart du temps bien recousu et reste présentable. Ce qui est triste en revanche, ce sont les professeurs qui ne font plus que ça, qui récitent par cœur la même présentation, les mêmes expressions. Ils baignent dans leurs champs lexicaux tannés d’avoir trop servis, répètent inconsciemment les même syntagmes tant et si bien qu’on a l’impression d’avoir devant nous des professeurs confits dans leur jargon, tout cristallisés de sucre. Un manque d’hygiène de l’écriture et hop ! on se retrouve à barboter dans une confiture de mots.

Eau, pureté, naïades et ondines
Heureusement il y a des consistances plus émouvantes. Les jours où ma thèse m’apparaît comme liquide sont des jours fastes. Tout coule de source, c’est limpide, c’est un liquide doux et clair qui ondule devant les yeux et se mêle à l’encre du stylo, encre qui va naturellement couler sur le papier et noter à jamais des mots justes. Tout vous apparaît alors clair et simple, fluide et soyeux, votre problématique a un sens, vos différentes parties s’imbriquent sans que vous ayez besoin de bâtir des transitions boueuses et douteuses pour colmater les trous épistémologiques, vous êtes heureux, vous ne regrettez plus de vous être inscrit en thèse. Cela peut aussi prendre la forme d’un geyser inattendu et motivant. C’est comme si une riante naïade vous avait montré du doigt une source providentielle : regarde c’est simple, et c’est là, devant toi !
Ces états de grâce sont rares, mais c’est en les ressentant que le courage nous souffle dans le dos.

Lune de miel et de feu
C’est brûlant c’est palpitant, vous avez des étincelles qui partent dans tous les sens, les hypothèses fusent, les théories s’entrechoquent, c’est le début d’un processus, on a l’impression d’écrire quelque chose d’inédit, c’est passionnant, on est heureux ! On se sent un peu comme Héphaïstos en train de forger la foudre. Il y a de l’énergie dans cette euphorie du début, boulimie d’ouvrages et yeux grands ouverts. C’est souvent le début de la thèse. Certains appellent ça la période de la Lune de miel.
On le sait, hélas, cette période ne dure pas trois ans…mais elle resurgit parfois, comme un vieux couple qui se remémore les bons souvenirs de leurs premiers émois.
Vous vous rappelez ?
Oui, vous vous rappelez. C’est un peu pour ça qu’on arrive à continuer je crois, malgré le riz au lait gluant, malgré des concepts vaporeux et malgré le fromage blanc à la place de la problématique.

Alors je vous laisse sur ce souvenir.

***et je vous souhaite beaucoup de geysers dans l’écriture !***

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L’empire des minaudantes ou ces actrices qui ne jouent que d’une seule façon… La faute aux réalisateurs ?

14 Jun

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MINAUDER, verbe intransitif.
Faire des mines, prendre des poses, adopter des manières affectées pour plaire, pour séduire.

Si j’avais eu le droit de compléter cette définition du Trésor de Langue Française, j’aurais allègrement rajouté « caractéristique première des actrices françaises exaspérantes ».

***À quoi reconnaît-on l’actrice minaudante ?
L’actrice minaudante, c’est d’abord celle qui fait la moue. Soit la moue se veut boudeuse, soit elle se veut faussement adorable et alors l’actrice regarde vers le haut d’un air de chien battu. Fermez les yeux et imaginez une grande fille blonde, l’air blasé… Elle fait des grands yeux et prend des airs de cocker mal nourri avec parfois dans le regard une lueur de mépris insipide… Si j’étais méchante je dirai : c’est bon vous avez visualisé les 95% du jeu de Mélanie Laurent, mais aussi d’Isild Le Besco, de Léa Seydoux, d’Audrey Tautou et de Mélanie Thierry.

A quoi donc ont pu servir les Constantin Stanislavski, les Vsevolod Meyerhold, les Jerzy Grotowski et tant d’autres qui comme eux se sont échinés à créer de leurs mains de belles et profondes théories du jeu d’acteur si l’on doit finalement voir ces actrices réduire à une peau de chagrin l’immense potentiel d’expressions faciales qu’il leur était donné d’exploiter. Si les premières bases du théâtre sont de bannir tout geste parasite, leur jeu d’acteur se résume à un immense geste parasite incessamment renouvelé…la moue.

Stanislavski a dit un jour d’une actrice : « Elle n’aime pas l’art, elle s’aime elle dans l’art » et cette cruelle assertion rend bien compte de ce cabotinage particulier qu’est le recours permanent à la moue.

Mais par-dessus tout, ce qui est frustrant c’est de les voir se cantonner aux mêmes expressions, à nager plus ou moins dans leur zone de confort. Pas de prise de risques, jamais ! Un peu comme si on leur offrait un immense dictionnaire des figures de style et qu’elles disaient : « Ah tiens l’anaphore c’est sympa je ne vais écrire que des anaphores toute ma vie », comme si on leur offrait une cuisine équipée pour préparer et qu’elles se faisaient des nouilles au beurre, comme si on elles avaient une machine à broder très performante mais qu’elles s’arrêtaient à la répétition mécanique du point de croix…

***Aspects sociologiques de la minaudante
Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de vivre l’expérience suivante après avoir vu un film dans lequel joue Mélanie Laurent ou Audrey Tautou ?

En général, après le film, l’assistance se divise en deux camps. Le premier camp (des filles le plus souvent) va probablement se mettre à hurler quelque chose comme : Mais elle joue tellement mal que j’ai la rétine qui saigne, comment tu as pu regarder ça jusqu’au bout ?

Le second camp (le plus souvent composé de garçons) va alors répondre quelque chose du genre : Ah bon ? Non mais le film était bien, je ne vois pas ce que tu reproches à l’actrice.

De sorte à ce que nous pourrions résumer le débat par la célèbre chanson :

« Les filles la trouvent molle
Déplorent son jeu d’actrice
Les mecs la trouvent bonne
Et admirent sa plastique »

A-t-on des références précises à l’appui ? Oui.

Prenons Audrey Tautou dans quelques-uns de ses films : Vénus beauté institut, L’auberge espagnole, Les Poupées russes, Ensemble c’est tout, La délicatesse, Hors de prix, Dieu est grand je suis toute petite et A la folie pas du tout. Si son rôle désormais célèbre d’Amélie Poulain nous a révélé une Audrey pétillante, je vous mets au défi de trouver un seul moment où elle change radicalement son jeu dans ses autres films, sa palette d’intensité émotionnelle semblant passer de l’ennui au mépris et du mépris à la moue. Il en est de même pour Mélanie Laurent. Que ce soit dans Je vais bien ne t’en fais pas, Paris, Inglorious bastards ou Dikkenek, ses expressions faciales vont de l’air blasé au demi-sourire, voire au demi-sourire en coin. Ces mêmes reproches sur l’homogénéité et la non-variation du jeu ont été faits à Marion Cotillard et à Judith Godrèche et sont composés de façon drolatique sur le blog de Cinephiledoc, qui sert de prélude à cet article.

***Pourquoi ce procès ?
Cet article n’a pas pour objectif d’être gratuitement satirique ou de donner du grain à moudre au groupe des Mélanie Haters. Haïr sans bornes n’est pas ma passion, et je garde ce verbe précieux pour des choses importantes telles que les Guéant, les Morano, les anti-mariages pour tous et Marc Levy. Et puis sur Mélanie Laurent tout a déjà été dit, et très bien. Par exemple :

L’article : « Pourquoi tout le monde déteste Mélanie Laurent » raconte les raisons qu’ont les désormais célèbres Mélanie haters de ressentir de l’aversion envers l’actrice :

« Je sais que Mélanie n’a pas aucun talent. C’est juste que 10 000 filles en ont plus qu’elle, et qu’elles ne tourneront jamais avec Tarantino. Voilà ce qui peut engendrer véritablement la haine. Je ne parle pas de jalousie, mais d’injustice ! Si le papa de Melanie n’était pas dans le métier, je ne pense pas qu’on la verrait partout et qu’on entendrait ses chansons aux poireaux/pommes de terre. »

Ici, à propos du coup de gueule de Mélanie vis-à-vis de ses haters, on lira également : « C’est là tout son paradoxe : une actrice qui a construit son succès sur l’image de la fille ordinaire, mais qui ne supporte pas de ne pas être adulée comme une star. Et forcément, ça énerve… »

Non, l’objectif ici est de chercher à comprendre pour quelles raisons le paysage cinématographique français est actuellement infesté de minaudantes.

Le problème est-il du côté des actrices ou de celui des réalisateurs qui les cantonnent à ces rôles ? Soit les actrices manquent de courage pour s’extraire de ces carcans, soit les réalisateurs manquent d’imagination pour elles. J’aimerais bien voir comment se passe sur le tournage la direction du jeu d’acteur de ces femmes. Est-ce que les réalisateurs en rajoutent ? « Mélanie, plus de moues s’il-te-plaît ! » ou au contraire restreignent : « Audrey, essaie de sourire quoi ! ». Et les réalisatrices, comment dirigent-elles les acteurs ?

Je suis toujours effarée par la propension de certains réalisateurs à mettre en avant des archétypes féminins aussi inchangés que stéréotypés : la petite chose fragile, l’hystérique ou la beauté fatale. Oui bien sûr, ce sont des archétypes me direz-vous, ils ne datent pas d’hier ! Et vous aurez raison ! D’ailleurs, d’où viennent-ils ?

***Origines littéraires de la minaudante
La littérature nous a légué quelques archétypes féminins dont le cinéma a de grandes difficultés à se dépêtrer ou même seulement à contourner : la femme fatale, la mère, l’hystérique, la minaudante… La femme fatale c’est par exemple Esther de Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, c’est la Nana de Zola, peut-être la Fille Elisa d’Edmond de Goncourt, quoique cette dernière tend clairement vers l’hystérie, et la minaudante ce serait Mathilde de la Molle dans Le rouge et le noir, n’arrivant pas à la cheville de Mme de Rénal dans le sublime. La minaudante ce serait également Ruth Morse dans Martin Eden de Jack London, des personnages féminins insupportables, exaspérants de caprice et qui rappellent parfois Catherine des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Et bien sûr on retrouve toutes ces minaudantes à foison dans les collections Harlequin, les secrétions textuelles de Marc Levy, de Guillaume Musso et d’Anna Gavalda.

Le problème majeur, c’est que cela a tendance à faire une grosse marque dans l’inconscient collectif. Là où ça devient fâcheux, c’est que cela suinte tristement dans les représentations sociales…et les réalisateurs vont faire jouer aux femmes principalement deux ou trois types de rôles : la petite chose fragile, l’hystérique ou la beauté fatale, et les actrices, n’ayant pas la plupart du temps d’autres rôles à se mettre sous la dent (du moins pour ce qui est des films à gros budget) joueront comme ça.

Heureusement, il y a pour nous sauver des actrices qui résistent aux minauderies et qui savent jouer des rôles différents, qui savent déployer subtilement la palette de leur jeu, citons au hasard Sylvie Testud dans Stupeur et Tremblements, Sara Forestier dans Le nom des gens, Noémie Lvovsky dans Camille Redouble, ou encore Cécile de France et Chiara Mastroianni…

Heureusement encore, il y a le cinéma d’art et d’essai pour nous sauver de ces clichés.

Mais le mal est fait.

***Le jeu des minaudantes fait de grosses tâches dans les représentations sociales féminines. Pourquoi c’est grave ?
Aller voir un match d’improvisation avec des joueurs débutants est une expérience intéressante.

Pour en avoir plusieurs fois fait l’expérience (en tant que spectatrice comme en tant que joueuse), j’ai remarqué que les filles avaient tendance à se couler intuitivement dans des moules archétypaux confortables et tout prêts : le plus souvent la séductrice (la femme fatale, l’infirmière sexy…) ou la minaudante (la femme enfant, la boudeuse…). Dans l’urgence (« Je n’ai que quelques secondes pour inventer un personnage ! ») les stéréotypes profondément ancrés remontent, c’est un phénomène qui touche tous les joueurs…mais dans certains cas cela fait peine à voir.

Un jour notre formatrice de théâtre d’improvisation nous a dit : « Les filles, est-ce que vous êtes conscientes que durant toute l’heure de jeu vous n’avez fait QUE des rôles de séductrices ou bien des rôles de femmes qui font des métiers clichés : institutrice, infirmière, bibliothécaire… ? Que vous interprétiez toujours un personnage devant obéir à un homme…ou devant le séduire ? Vous êtes sur scène, vous êtes libres d’inventer tout ce que vous voulez, pourquoi vous n’en profitez-vous pas pour jouer une femme chef d’entreprise ? Ou une femme présidente ? », une belle façon de contrer les minaudantes dans l’autre sens.

Et non, nous n’avions pas fait attention à cette auto-assignation des rôles.

Heureusement aussi, en impro, il y a deux fautes que j’adore, ce sont les fautes de cabotinage et de clichés ! Une moue trop prononcée ? Un joueur qui fait tout le temps le même personnage ? Qui se love avec délectation dans un stéréotype dont on voit clairement les ficelles ? L’arbitre souffle dans son kazoo pour punir le joueur fautif d’en faire trop.

Alors la prochaine fois : Bbbbbbbbbbbbbzzzzzzzzzz * bruit de kazoo* J’apporte mon kazoo au cinéma.

Et je râle ! Et j’impose une faute de jeu !

Contre les moues minaudantes.

Et contre les réalisateurs !

**Et pour continuer à râler en riant, la suite de l’article c’est Cinephiledoc qui s’en charge !**

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Y a-t-il une seule de ses chansons dépourvue de jeux de mots ? Tentative d’épuisement du corpus de Boby Lapointe et enquête sur un obsédé des sonorités

10 Jun

Les chansons de Boby Lapointe sont pour beaucoup un bonbon nostalgique qui fait sourire dans la mer diaprée des souvenirs d’enfance. Confortablement assis entre Anne Sylvestre et Henri Des, ce vigoureux scaphandrier de Pézenas (vous apprécierez la périphrase !) et ami de Brassens figure en bonne place au panthéon des chanteurs repris en cours de maternelle. D’ailleurs il y a de fortes chances que vous ayez appris La maman des poissons à l’école primaire pour le spectacle de fin d’année, non ?

C’est ainsi qu’au hasard d’une discussion avec mon amie blogueuse Cinephiledoc, nous nous sommes retrouvées à entonner : Marcelle ! J’ai fait la vaisselle ! J’ai descendu la poubelle ! Marcelle ! Vers la plus belle ! Des jouvencelles ! dudit Boby. Puis entre deux braillements nous nous sommes rendues comptes que nous connaissions par cœur la plupart de ses chansons, chansons fermement reliées à des ancres émotives de l’enfance, l’une nous rappelant une grand-mère dénommée Marcelle, l’autre des vacances à la mer en famille…

Comment rendre compte alors de l’importance de l’univers du chansonnier dans nos souvenirs d’enfance et dans l’imaginaire collectif de bon nombre de francophones ? Quelques beuglements à base de : Moi je veux jouer de l’hélicon pom pom pom ! plus tard, nous avons décidé d’écrire chacune un article sur Boby Lapointe, le mien explorant l’univers du chanteur d’un point de vue littéraire, disséquant les figures de style à la recherche des secrets du génie du chansonnier, le sien évoquant ce qui se passe quand deux fans de Boby se rencontrent, ainsi que les aventures farfelues et cinématographiques du chanteur avec un certain François Truffaut. Ici et la fin de mon article se trouve donc le lien vers le sien !

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**C’est la fête à la paronymie !

Cette question me démange à chaque fois que j’écoute une des chansons de Boby Lapointe : un prof de français peut-il tenir une année de cours juste avec les textes de ces chansons ?

Pour un prof qui souhaiterait exemplifier la paronymie, le calembour, la paronomase ou l’assonance, il en trouvera des dizaines par couplet : friche dense où les jeux de mots foisonnent, les sonorités se répondent et les contrepèteries folâtrent dans les champs lexicaux parsemés d’herbes folles.

J’aime précisément Boby Lapointe en ce qu’il partage avec Vian, Queneau et Perec la joyeuse contrainte oulipienne, la folle conviction que le langage est un vaste terrain de jeux où les mots sont malléables, les signifiés rebondissent gaiement et où les phonèmes satrapent (je fais confiance aux adeptes de l’ordre de la Grande Gidouille pour comprendre le mauvais calembour !). Et le seul qui égale en créativité lexicale ce que Boby Lapointe apporte d’absurde et de drolatique à la chanson française, c’est Vian et ses mots valises : le cire-godasses, le repasse-limaces, le ratatine ordures, le coupe friture, le chauffe-savates, le canon à patates, l’éventre-tomate et l’écorche-poulet…

Voulez-vous préparer un cours sur les poésies qui jouent sur les sonorités ?

Les allitérations en « t » et « k » de « Ta Katie t’as quittée » où le chansonnier relève le pari de donner voix à un réveil et fait parler les tic tac incessants aux oreilles de l’infortuné Igor est une véritable déclaration d’amour à l’exploration phonétique de la langue :

Ta Katie t’a quitté
Tic-tac tic-tac
T’es cocu qu’attends-tu ?
Cuite-toi t’es cocu
T’as qu’à, t’as qu’à t’cuiter
Et quitter ton quartier
Ta Katie t’a quitté
Ta tactique était toc
Ote ta toque et troque
Ton tricot tout crotté
Et ta croûte au couteau
Qu’on t’a tant attaqué
Contre un tacot coté
Quatre écus tout comptés
Et quitte ton quartier
Ta Katie t’a quitté

Voulez-vous plutôt des contrepèteries ? Allons-y !

La chanson Mon père et ses verres est tout simplement incroyable de chiasme ! C’est un hymne puissant aux parallélismes sonores :

Mon père est marinier
Dans cette péniche
Ma mère dit la paix niche
Dans ce mari niais
Ma mère est habile
Mais ma bile est amère
Car mon père et ses verres
Ont les pieds fragiles

L’été où est-il ? et Le tube de toilette et sont également deux excellents exemples d’une forme d’épanadiplose appliquée aux sonorité, du kakemphaton (volontaire !) en spirale et de la figure consistant à calquer les sons du vers suivant sur le précédent :

J’apprécie quand de toi l’aide
Gant de toilette
Me soutient cela va beau
Ce lavabo
coup plus vite c’est bien la vé-
C’est bien lavé
-rité, ça nous le savons
A nous l’savon
De toilette !

C’est d’autant plus étonnant que l’auteur explique ce procédé dans les paroles même de la chanson qui prend alors la forme d’un dialogue entre deux personnes, où en reprenant les dernières syllabes de l’un, l’autre trouve le vocabulaire nécessaire pour composer sa chanson sur la salle de bain, le fameux Tube de toilette. Dans cette chanson qui décrit une recherche lexicale, les paroles trouvent en elles-mêmes leur propre genèse.

Mais quittons désormais la forme et allons vers le fond.

La chanson L’ami Zantrop, je l’ai compris bien plus tard, est un superbe exemple d’intertextualité et de reprise parodique et décontextualisée du Misanthrope de Molière.

Quand à certains passages du Poisson Fa, deviner comment lui sont venus les vers sur le comique méta-grapho-musical (oui c’est moche comme mot mais j’aime trop jouer avec les préfixes pour en trouver un autre…) du bécarre et de la dièse est une entreprise dans laquelle je me risquerai pas :

Il n’avait même pas de dièse,
Et d’ailleurs s’en trouvait fort aise ;
C’est un truc, disait-il,
A laisser à l’écart,
Après, pour l’enlever,
Il vous faut un bécarre,
Et un bécarre,
C’est une chaise
Qui a un air penché et pas de pieds derrière ;
Alors, très peu pour moi,
Autant m’asseoir par terre,
Non, non, non, non, non, non, non,
Pas de dièse

Boby Lapointe est donc friand de jeux de mots sur l’univers des paroles de chansons elles-mêmes, appelons ça de l’humour méta-parolier. Un bon exemple serait la chanson à deux voix : Andréa c’est toi, mettant en scène un absurde quiproquo jouant sur les codes de la sérénade et de la difficulté à comprendre les paroles d’un air entonnée par un chanteur d’opéra. Ici un spectateur ne comprend pas les paroles du ténor déclarant son amour à Andréa et lorsque le chanteur entonne : Dis, à m’aimer, consens va ! le spectateur comprend Dis a Mémé qu’on s’en va ! et priera le ténor de contacter sa mamie lui-même !

Et que pensez de Marcelle, cet éloge paradoxal où il fait rimer le prénom de sa bien-aimée avec vaisselle, poubelle et où il parle de remonter les stores à cause des mouches, juste après avoir vanté, tel un blason littéraire au rabais, l’œil, la fesse et le sein de celle qui, on l’apprend à la fin, n’est interpellée que pour permettre au chanteur d’approcher sa petite sœur ! Goujat où grotesque ? Les procédés emphatiques de Je volerai grâce à elle contrastent délicieusement avec la chute lourdingue :

Quoi tu préfères les nouilles au beurre ?
Moi j’préfère ta sœur !
Poum !

Implacable.

**Les deux vies de Boby

En général, on a l’occasion de comprendre Boby Lapointe à deux moments de sa vie.

Enfant, on trouve ça rigolo et on le chante comme une comptine : Je veux jouer de l’hélicon Pompompompom ! car ce n’est pas tous les jours qu’il y a des chansons qui peuvent parler aux enfants sans être niaises ou sans être du Henri Dès (d’ailleurs je ne résiste pas au plaisir de partager cette vidéo satirique de Groland sur ledit chanteur). Adulte on y découvre un sens plus profond. Le poète, le faiseur de bons mots laisse affleurer une poésie lucide, parfois un léger parfum de désespoir. Parmi ses chansons les plus tristes : Petit homme qui vit d’espoir, L’ange, Ça va ça vient, Insomnie, Sentimental bourreau

Alors oui, les chansons de Boby Lapointe, comme celles de Vian, sont des plaines luxuriantes où le professeur de français peut cueillir à loisir des exemples à la fois parlants ET drôles de certains procédés littéraires. Et s’il est intéressant d’aller chercher de tels exemples dans les classiques, il est d’autant plus agréable et stimulant de montrer aux élèves qu’on peut puiser dans la vitalité de la chanson populaire.

À quels chanteurs contemporains pourrait-on faire appel aujourd’hui ? Thomas Fersen, Bénabar, Renaud, Vincent Delerm, Anaïs, Jeanne Cherhal, et bien d’autres, j’attends vos propositions en commentaires et vous laisse sur ce merveilleux calembour tiré de L’ami Zantrop :

Il dit fuyons ces boites de laids qu’ont dansé
Ah ! Parce que c’est son mot ça
Parce que lui il dit que ceux
Qui dansent dans ces boîtes y sont affreux
Et quand ils s’arrêtent de danser
Il dit c’est des boîtes de laids qu’ont dansé
Et voilà ! ça fait rigoler
Ah la la ! Oh bon pas trop

Ah et puis aussi celui-là parce que je ne peux pas résister :

Il s’en allait soigner son dépit de poisson
Au débit de boisson
Il était une fois
Un poisson FA
Voilà !

Vous savez peut-être que Boby Lapointe, en plus d’avoir inventé un mode de calcul basé sur le binaire (l’amusant bibi-binaire) a également joué dans Tirez sur le pianiste de Truffaut et que cette prestation lui a valu la mention de chanteur sous-titré…pour connaître la truculente anecdote, la suite de l’article c’est ICI et je passe sur-le-champ la plume à la grande Juliette de Cinephiledoc.

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L’impossible deuil de la fermeture de MSN Messenger : préhistoire du réseau social et nostalgie numérique

9 Jun

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Il y a quelques semaines lorsque MSN messenger a disparu du paysage, a déferlé sur les réseaux sociaux une étrange et virale vague de nostalgie.

Au-delà de l’attachement lié aux souvenirs des longues conversations adolescentes et des « Cthoung » soudains qui venaient ponctuer le : Lolotte13 vient de se connecter, comment s’est déployée cette vague de mélancolie ?

***Nostalgie vient de se connecter

Ce qui a rendu triste tous ceux qui ont grandi au son des wizz, ce sont quelques unes des possibilités ludiques de l’interface.

En vrac : la possibilité d’écrire en Comic San MS rose à un âge où l’on ne sait pas encore que c’est indécent, les émoticônes dont on apprenait les raccourcis pour les écrire plus vite, le logo avec l’horloge qui signifiait : Parti manger, la chasse aux perfides kikoulol !

Vous vous souvenez des avatars par défaut avec les images de jeux d’échec ou de ballon de foot ? Vous vous souvenez de : Jouer cochon danseur ?

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Le choc de l’annonce de la fermeture a été tel qu’une étonnante vidéo proposant une interview de l’icône MSN a permis de remémorer les bons souvenirs tout en facilitant l’acceptation de la perte de l’interface.

Et puis MSN, n’en déplaisent aux parents qui affirment qu’avec internet : On parle avec des gens au bout du monde mais on ne prend pas la peine de discuter avec ses voisins de palier, c’était une manière de tisser du lien social à l’adolescence ! Peut-être pas le plus épanouissant, peut-être pas le plus pratique, mais à 14 ans ça avait son importance. Pour tous les préadolescents coincés dans leur campagne profonde, sans scooter ni voiture et qui voulaient garder contact avec des amis éloignés, c’était presque la seule alternative à l’heure où les forfaits téléphoniques n’étaient pas encore illimités.

Ah ! Et vous vous souvenez du : Je peux aller sur MSN ? Non je téléphone !, de l’époque où il fallait choisir entre la connexion internet et le fixe ?

Comme tout le monde, sur MSN, j’ai vu grandir des amitiés, j’ai ri, je me suis disputée, je me suis réconciliée, j’ai préparé la veille au soir des TPE de première sur le théâtre de l’absurde, connectée avec deux copines, j’ai envoyé des photos rigolotes du site Koreus, j’ai mis mon pseudo « occupé » pour ne pas répondre au gros relou du lycée, j’ai guetté impatiemment que l’icône MSN d’un Fredo75 devienne verte, j’ai veillé tard à en avoir des migraines ophtalmiques, j’ai râlé face à mes parents pour pouvoir me connecter plus longtemps, j’ai occupé des longs dimanches pluvieux à l’heure de Vivement dimanche, bref j’ai tissé du lien social !

Et cette fermeture soudaine a fait affleurer tous ces souvenirs. Ce n’est pas l’interface qui nous manque, mais toutes ces relations que nous y avons tissées, et que l’on retrouve moins ou différemment sur Skype (davantage dédié au rendez-vous professionnel ou familial) ou sur Facebook (davantage dédié au potin organisé).

Enfin, ces sociabilités numériques ont plusieurs visages. Usitées par les adolescents, fustigées par les parents avec la crainte de voir leur enfant coupé du monde, j’aurais recours à cette touchante note de blog du grand Boulet pour évoquer la place des nouvelles technologies dans le lien social aujourd’hui, mélange d’impolitesse (pensons aux gens collés sur leur smartphone au restaurant !) et de possibilités de rapprochements inespérés (par exemple la vitalité d’un réseau social).

Plutôt que de vouloir, à la manière des parents inquiets, dissocier les gens rencontrés en ligne et ceux de la real life, considérons comment les deux se mêlent étrangement dans un maelström poreux qui confond les avatars. Là encore, Boulet décode subtilement ces correspondances entre personnes physiques et avatars en ligne en dessinant ses rencontres professionnelles sous leur image de profil twitter.

*** N’abusez pas des wizz !

Et vous, quel est votre degré de nostalgie du numérique ?

Si vous avez regardé les résultats de votre brevet des collèges sur minitel, les résultats du bac sur internet, que vous avez tout connu, du lecteur cassette aux lunettes Google de réalité augmentée, il y a fort à parier que vous vous sentirez démunis à l’idée d’expliquer un jour cette odyssée à votre gamin, qui à 3 ans a compris plus vite que vous les codes tactiles de l’I Pad.

Le Gorafi se moque d’ailleurs de la propension des gens à dire des choses du genre « Nos enfants ne connaîtront pas le bruit si particulier d’un modem 56k, ce que veut dire 3615 Ulla ou la sens de la blague : T’as pas l’ADSL ou quoi ? » dans un savoureux article faisant le portrait d’un homme qui ressent le besoin de se lever la nuit pour écouter le bruit du modem 56K ou se connecter à une vieille version de Napster !

Et ce qui est fou, c’est que c’est possible !

En utilisant la Wayback machine, sorte de machine à remonter le temps des sites web, vous pourrez voir comment étaient les premières versions des sites internet que vous utilisez quotidiennement. Comme le site du Monde en 1996 apparaît nu et vulnérable ! Et en 1998 on voit apparaître les débuts du zoning sur la page du journal !

Dans la même veine, je vous présente le Big Internet Museum, premier musée à être entièrement et exclusivement en ligne et qui présente les grands moments de la culture d’internet, des lol cats à Chuck Norris en passant par les plus beaux gif.

Alors, avec le développement de l’art numérique jouant sur les codes des nouvelles technologies, comment le phénomène de muséalisation des memes d’internet préfigure-t-il l’entrée de la culture numérique dans la mélasse patrimoniale ?

Que faire des discours nous disant que les machines ne sont que des écrans, que l’émotion ne s’y niche pas comme dans l’ours en peluche de notre enfance ? La question est complexe, tant internet a suscité un imaginaire propre, au rythme des vagues de technophilie et technophobie qui tout à tour l’encensent et l’accusent. Néanmoins, quand on voit la nostalgie de certains envers les 33 tours, le minitel ou le récemment feu Google Reader, on comprend l’attachement aux liens sociaux particuliers qui s’y sont constitués.

Attendons paisiblement ce que nous diront nos enfants… Et pour l’instant, je m’imagine la forme des biographies contemporaines qui me dépeindraient le fait de jouer à Snake sur un Nokia 3310 comme une tendre évocation de l’enfance.

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