Y a-t-il une seule de ses chansons dépourvue de jeux de mots ? Tentative d’épuisement du corpus de Boby Lapointe et enquête sur un obsédé des sonorités

10 Jun

Les chansons de Boby Lapointe sont pour beaucoup un bonbon nostalgique qui fait sourire dans la mer diaprée des souvenirs d’enfance. Confortablement assis entre Anne Sylvestre et Henri Des, ce vigoureux scaphandrier de Pézenas (vous apprécierez la périphrase !) et ami de Brassens figure en bonne place au panthéon des chanteurs repris en cours de maternelle. D’ailleurs il y a de fortes chances que vous ayez appris La maman des poissons à l’école primaire pour le spectacle de fin d’année, non ?

C’est ainsi qu’au hasard d’une discussion avec mon amie blogueuse Cinephiledoc, nous nous sommes retrouvées à entonner : Marcelle ! J’ai fait la vaisselle ! J’ai descendu la poubelle ! Marcelle ! Vers la plus belle ! Des jouvencelles ! dudit Boby. Puis entre deux braillements nous nous sommes rendues comptes que nous connaissions par cœur la plupart de ses chansons, chansons fermement reliées à des ancres émotives de l’enfance, l’une nous rappelant une grand-mère dénommée Marcelle, l’autre des vacances à la mer en famille…

Comment rendre compte alors de l’importance de l’univers du chansonnier dans nos souvenirs d’enfance et dans l’imaginaire collectif de bon nombre de francophones ? Quelques beuglements à base de : Moi je veux jouer de l’hélicon pom pom pom ! plus tard, nous avons décidé d’écrire chacune un article sur Boby Lapointe, le mien explorant l’univers du chanteur d’un point de vue littéraire, disséquant les figures de style à la recherche des secrets du génie du chansonnier, le sien évoquant ce qui se passe quand deux fans de Boby se rencontrent, ainsi que les aventures farfelues et cinématographiques du chanteur avec un certain François Truffaut. Ici et la fin de mon article se trouve donc le lien vers le sien !

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**C’est la fête à la paronymie !

Cette question me démange à chaque fois que j’écoute une des chansons de Boby Lapointe : un prof de français peut-il tenir une année de cours juste avec les textes de ces chansons ?

Pour un prof qui souhaiterait exemplifier la paronymie, le calembour, la paronomase ou l’assonance, il en trouvera des dizaines par couplet : friche dense où les jeux de mots foisonnent, les sonorités se répondent et les contrepèteries folâtrent dans les champs lexicaux parsemés d’herbes folles.

J’aime précisément Boby Lapointe en ce qu’il partage avec Vian, Queneau et Perec la joyeuse contrainte oulipienne, la folle conviction que le langage est un vaste terrain de jeux où les mots sont malléables, les signifiés rebondissent gaiement et où les phonèmes satrapent (je fais confiance aux adeptes de l’ordre de la Grande Gidouille pour comprendre le mauvais calembour !). Et le seul qui égale en créativité lexicale ce que Boby Lapointe apporte d’absurde et de drolatique à la chanson française, c’est Vian et ses mots valises : le cire-godasses, le repasse-limaces, le ratatine ordures, le coupe friture, le chauffe-savates, le canon à patates, l’éventre-tomate et l’écorche-poulet…

Voulez-vous préparer un cours sur les poésies qui jouent sur les sonorités ?

Les allitérations en « t » et « k » de « Ta Katie t’as quittée » où le chansonnier relève le pari de donner voix à un réveil et fait parler les tic tac incessants aux oreilles de l’infortuné Igor est une véritable déclaration d’amour à l’exploration phonétique de la langue :

Ta Katie t’a quitté
Tic-tac tic-tac
T’es cocu qu’attends-tu ?
Cuite-toi t’es cocu
T’as qu’à, t’as qu’à t’cuiter
Et quitter ton quartier
Ta Katie t’a quitté
Ta tactique était toc
Ote ta toque et troque
Ton tricot tout crotté
Et ta croûte au couteau
Qu’on t’a tant attaqué
Contre un tacot coté
Quatre écus tout comptés
Et quitte ton quartier
Ta Katie t’a quitté

Voulez-vous plutôt des contrepèteries ? Allons-y !

La chanson Mon père et ses verres est tout simplement incroyable de chiasme ! C’est un hymne puissant aux parallélismes sonores :

Mon père est marinier
Dans cette péniche
Ma mère dit la paix niche
Dans ce mari niais
Ma mère est habile
Mais ma bile est amère
Car mon père et ses verres
Ont les pieds fragiles

L’été où est-il ? et Le tube de toilette et sont également deux excellents exemples d’une forme d’épanadiplose appliquée aux sonorité, du kakemphaton (volontaire !) en spirale et de la figure consistant à calquer les sons du vers suivant sur le précédent :

J’apprécie quand de toi l’aide
Gant de toilette
Me soutient cela va beau
Ce lavabo
coup plus vite c’est bien la vé-
C’est bien lavé
-rité, ça nous le savons
A nous l’savon
De toilette !

C’est d’autant plus étonnant que l’auteur explique ce procédé dans les paroles même de la chanson qui prend alors la forme d’un dialogue entre deux personnes, où en reprenant les dernières syllabes de l’un, l’autre trouve le vocabulaire nécessaire pour composer sa chanson sur la salle de bain, le fameux Tube de toilette. Dans cette chanson qui décrit une recherche lexicale, les paroles trouvent en elles-mêmes leur propre genèse.

Mais quittons désormais la forme et allons vers le fond.

La chanson L’ami Zantrop, je l’ai compris bien plus tard, est un superbe exemple d’intertextualité et de reprise parodique et décontextualisée du Misanthrope de Molière.

Quand à certains passages du Poisson Fa, deviner comment lui sont venus les vers sur le comique méta-grapho-musical (oui c’est moche comme mot mais j’aime trop jouer avec les préfixes pour en trouver un autre…) du bécarre et de la dièse est une entreprise dans laquelle je me risquerai pas :

Il n’avait même pas de dièse,
Et d’ailleurs s’en trouvait fort aise ;
C’est un truc, disait-il,
A laisser à l’écart,
Après, pour l’enlever,
Il vous faut un bécarre,
Et un bécarre,
C’est une chaise
Qui a un air penché et pas de pieds derrière ;
Alors, très peu pour moi,
Autant m’asseoir par terre,
Non, non, non, non, non, non, non,
Pas de dièse

Boby Lapointe est donc friand de jeux de mots sur l’univers des paroles de chansons elles-mêmes, appelons ça de l’humour méta-parolier. Un bon exemple serait la chanson à deux voix : Andréa c’est toi, mettant en scène un absurde quiproquo jouant sur les codes de la sérénade et de la difficulté à comprendre les paroles d’un air entonnée par un chanteur d’opéra. Ici un spectateur ne comprend pas les paroles du ténor déclarant son amour à Andréa et lorsque le chanteur entonne : Dis, à m’aimer, consens va ! le spectateur comprend Dis a Mémé qu’on s’en va ! et priera le ténor de contacter sa mamie lui-même !

Et que pensez de Marcelle, cet éloge paradoxal où il fait rimer le prénom de sa bien-aimée avec vaisselle, poubelle et où il parle de remonter les stores à cause des mouches, juste après avoir vanté, tel un blason littéraire au rabais, l’œil, la fesse et le sein de celle qui, on l’apprend à la fin, n’est interpellée que pour permettre au chanteur d’approcher sa petite sœur ! Goujat où grotesque ? Les procédés emphatiques de Je volerai grâce à elle contrastent délicieusement avec la chute lourdingue :

Quoi tu préfères les nouilles au beurre ?
Moi j’préfère ta sœur !
Poum !

Implacable.

**Les deux vies de Boby

En général, on a l’occasion de comprendre Boby Lapointe à deux moments de sa vie.

Enfant, on trouve ça rigolo et on le chante comme une comptine : Je veux jouer de l’hélicon Pompompompom ! car ce n’est pas tous les jours qu’il y a des chansons qui peuvent parler aux enfants sans être niaises ou sans être du Henri Dès (d’ailleurs je ne résiste pas au plaisir de partager cette vidéo satirique de Groland sur ledit chanteur). Adulte on y découvre un sens plus profond. Le poète, le faiseur de bons mots laisse affleurer une poésie lucide, parfois un léger parfum de désespoir. Parmi ses chansons les plus tristes : Petit homme qui vit d’espoir, L’ange, Ça va ça vient, Insomnie, Sentimental bourreau

Alors oui, les chansons de Boby Lapointe, comme celles de Vian, sont des plaines luxuriantes où le professeur de français peut cueillir à loisir des exemples à la fois parlants ET drôles de certains procédés littéraires. Et s’il est intéressant d’aller chercher de tels exemples dans les classiques, il est d’autant plus agréable et stimulant de montrer aux élèves qu’on peut puiser dans la vitalité de la chanson populaire.

À quels chanteurs contemporains pourrait-on faire appel aujourd’hui ? Thomas Fersen, Bénabar, Renaud, Vincent Delerm, Anaïs, Jeanne Cherhal, et bien d’autres, j’attends vos propositions en commentaires et vous laisse sur ce merveilleux calembour tiré de L’ami Zantrop :

Il dit fuyons ces boites de laids qu’ont dansé
Ah ! Parce que c’est son mot ça
Parce que lui il dit que ceux
Qui dansent dans ces boîtes y sont affreux
Et quand ils s’arrêtent de danser
Il dit c’est des boîtes de laids qu’ont dansé
Et voilà ! ça fait rigoler
Ah la la ! Oh bon pas trop

Ah et puis aussi celui-là parce que je ne peux pas résister :

Il s’en allait soigner son dépit de poisson
Au débit de boisson
Il était une fois
Un poisson FA
Voilà !

Vous savez peut-être que Boby Lapointe, en plus d’avoir inventé un mode de calcul basé sur le binaire (l’amusant bibi-binaire) a également joué dans Tirez sur le pianiste de Truffaut et que cette prestation lui a valu la mention de chanteur sous-titré…pour connaître la truculente anecdote, la suite de l’article c’est ICI et je passe sur-le-champ la plume à la grande Juliette de Cinephiledoc.

Source image ici

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10 Responses to “Y a-t-il une seule de ses chansons dépourvue de jeux de mots ? Tentative d’épuisement du corpus de Boby Lapointe et enquête sur un obsédé des sonorités”

  1. Clara June 11, 2013 at 10:50 am #

    Quitte a faire ma clarabajoie, l’oeil vif la fesse fraiche et le sein arrogant d’après moi appartiennent à la soeur de Marcelle, qui elle n’a hérité que de l’oeil noir (ah la génétique!). Mais je suis ouverte à la discussion, sur ta terrasse après un petit cours de guitare sommaire et un verre de bon muscat…

    • Foutaises June 11, 2013 at 1:56 pm #

      Héééé oui c’était un perfide piège pour voir si tu suivais…! Non en vrai je pense que tu n’as pas tort, la syntaxe biscornue de la phrase pleine d’asyndètes te donne raison, mais j’aime bien l’hypothèse d’un Boby qui vante le sein arrogant d’une Marcelle…pour finalement draguer la soeur…ah les mystères de l’exégèse…! Mais je demander aussi l’arbitrage de la co-auteure !
      Et oui oui on se met bientôt à la leçon de guitare sommaire (voire de ukulélé sommaire!) sur la terrasse…pour demain, dix lignes de bling, dis lignes de blang ! 🙂

      • Marcel Renard (@urbanitasmag) August 5, 2013 at 10:21 am #

        ba quand il dit “marcelle”, si j’avais des ailes, c’est pour dire si marcel s’écrivait marcelle, (avec des “elle”) il se taperait la grande soeur : mais en fait, Bobby n’est pas réellement gay, donc il se rabat sur la petite. C’est ça, le fil de la chanson : il n’a pas de elles. C’est aussi cela qui explique la chute graveleuse : “quoi qu’taime mieux les nouilles au beurre, moi j’préfere ta soeur”. Bon ceci ci dit, cela n’explique pas pourquoi il écrit marcel avec elle, mais je pense que c’est pour tromper l’ennemi. Cf l’autre Marcel, sans elle, celui là, “comprend qui peut”. (enfin c’est mon avis …)

  2. Marcel Renard (@urbanitasmag) August 5, 2013 at 10:00 am #

    halala, ça ne va pas les enfants.la Marcelle de Bobby c’est pas Marcelle, c’est Marcel (chauffe Marcel) (“je pose ma main sur son gros bras, que m’arrive t ‘il”). D’ailleurs Marcel, c’est un gros routier viril.

  3. L'Ornithorynque September 10, 2013 at 3:59 pm #

    Comique, pas plus tard qu’hier, je revoyais “Poisson d’Avril” avec Bourvil, qui chantait Lapointe (la bande son), et avec Annie Cordy, qui est “un peu'” notre Bobby Lampointe belge 😉

  4. Gransaint Pierre December 15, 2013 at 6:26 pm #

    “À quels chanteurs contemporains pourrait-on faire appel aujourd’hui ? “:
    A été oublié – c’est vrai qu’on ne l’imagine pas dans ce registre- Souchon. Deux exemples:
    “toi qui as mis sur ma langue ta langue amie” (Le baiser)
    “on nous prend faut pas déconner dès qu’on est né pour des cons alors qu’on est… (Foule sentimentale). Et j’en oublie

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    […] Ce déluge verbal, cette euphorie du langage, est vouée au partage. On n’écoute pas Boby Lapointe tout seul dans son coin. Il faut le faire lire, le faire écouter, échanger la bonne humeur et les articles. D’où le défi d’Eva, nouvelle défense et illustration de la langue française (pour parodier Du Bellay) : peut-on faire tenir un an de cours de français dans une chanson de Boby Lapointe ? On peut, on le peut absolument ! Réponse ici. […]

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