L’analyse excessive de textes littéraires assèche-t-elle la créativité ? et autres anecdotes du picaresque universitaire

25 Oct

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Professeurs de lettres, nous devrions peut-être nous poser la question suivante : l’excès d’études littéraires rend-il fou ?

David Lodge, l’hilarant fondateur selon Umberto Eco du « picaresque universitaire » a de quoi nous éclairer sur la question, et ce qu’il dit est loin d’être rassurant !
Dans son roman Changements de décor, il se moque abondamment de Morris Zapp, un professeur de littérature anglaise qui a décidé d’analyser Jane Eyre sous toutes les coutures disciplinaires : analyse linguistique, psychanalytique, marxiste, déconstructionniste, structuraliste, postructuraliste, moderne et même, postmoderne… Amoureux des paradigmes, il souhaite pouvoir avoir tout dit sur l’œuvre de sorte qui si un jour un chercheur se mette en tête de commenter Jane Eyre ce soit peine perdue, tout aura été dit, car il aura auparavant épuisé le roman !
Qu’est-ce que la littérature alors pour Morris Zapp ? Une mine de sèmes jetée en pâture à des critiques avides d’interprétation novatrice, une mode chassant l’autre ? Quid de la sensation, de l’émotion devant l’œuvre, et dans la formation universitaire, quid des ateliers menant à toucher du doigt le plaisir de la démarche créatrice ?

Cette anecdote de David Lodge me permettrait, si je me laissais aller à l’amertume, de me répandre en critiques adressées aux études de lettres modernes.

D’ailleurs, qu’avons-nous fait exactement durant toutes ces années d’études de lettres ?
Nous avons analysé littéralement et dans tous les sens le texte et le paratexte, de l’incipit à l’épilogue. Nous avons planché sur les mille théories de la narratologie, de la sémiologie, de la sémiotique, et du schéma quinaire.  Nous avons fait des exposés sur la morphosyntaxe en diachronie et sur les procédés emphatiques. Nous avons fait des fiches sur les modalisateurs d’énoncés. Nous avons lu et relu Barthes, récité Genette, radoté Jakobson, nous nous sommes perdus chez Jauss en bons khâgneux dociles. Nous avons fini par devenir des machines à analyser, à aiguiser un œil strictement paralittéraire. Un peu comme David Lodge dans Jeu de société, qui caricature le milieu universitaire, nous avons surtout appris à « parler sur », à nous demander : « que disait X à propos de l’article de Y sur le livre de P sur Q ? ».

Mais avons-nous eu des espaces pour expérimenter ce qu’intimement la littérature représentait pour nous ?

Si les autres filières d’arts et lettres comme le cinéma ou les études théâtrales combinent des cours d’analyse ET des cours de création, afin de faire ressentir le lien ténu entre l’avènement d’une œuvre et son exégèse, que fait-on des étudiants en lettres modernes ?

Nous en faisons des machines à gloser, les rédactions narratives et autres écrits d’invention qui jalonnent les cours de français de l’école primaire au lycée et qui réjouissent les graphomanes et les raconteurs en herbe s’étant manifestement arrêtés aux portes de l’université.
Je suis allée à la fac de lettres car j’aimais principalement lire et écrire. Pour bon nombre d’entre nous, ce lieu s’est malheureusement avéré être un ratatineur de créativité passablement dévolu au commentaire. Je ne suis pas sans savoir que dans bon nombre d’autres universités les programmes proposent des enseignements annexes tels que des ateliers d’écriture, cependant tout cela parait très secondaire et présenté comme bassement récréatif.

Pourtant, dans de nombreux pays, notamment anglo-saxons, les diplômes de création littéraire existent. Cette formation mène également aux métiers de journaliste, rédacteur web ou chargé de communication, preuve que l’on peut tout à fait combiner création et analyse critique sur la création dans une formation professionnalisante.
S’il y a des conservatoires pour les comédiens et les musiciens, s’il y a des écoles des Beaux-Arts, pourquoi n’y a-t-il pas d’école d’écrivains ?

Passée la réponse pragmatique (très peu vivent de leur art) cette réticence de la France à proposer une formation universitaire de création littéraire semble venir du sacro-saint présupposé classique que l’écrivain peine dans son coin en attendant l’inspiration. Il serait absurde de faire une école dédiée à cet enseignement, une telle école ramènerait l’image mythologique de l’inspiration à un grossier speed-dating avec les muses !

Souvent, quand je passe dans la vitrine d’une librairie je me demande, tous ses écrivains, ils écrivent tout seul ? Et je les plains un peu de n’avoir eu des amis d’école à remercier dans leurs épigraphes.

Cette vision sacrée de l’inspiration a néanmoins tendance à s’effriter. Depuis quelque temps, trois universités françaises (Le Havre, Toulouse et Paris 8) offrent des formations de création littéraire et sur le web, de plus en plus d’initiatives comme l’ingénieux projet Drafquest proposent des cours en ligne d’aide à l’écriture créative.
Quand j’en ai pris connaissance, c’était trop tard, j’avais déjà été asséchée par des années de commentaire littéraire et je n’arrivais qu’à grand peine à m’extirper du carcan triadique de la dissertation.
Mon imagination semblait rabougrie, rouillée, courbaturée de s’être pelotonnée dans des problématiques stylistiques prosaïquement scolaires et quand j’étais fortement émue à la lecture d’un roman je ne pouvais m’empêcher d’en disséquer la syntaxe au lieu de me laisser porter par ce ressenti.
J’ai profondément aimé mes études de lettres grâce auxquelles je me suis ouverte au monde, mais parfois je donnerai beaucoup pour oublier tout ce que j’y ai appris, et le temps de quelques secondes, lire avec un œil neuf.

Et puis, j’ai rencontré Adèle.
Adèle était une véritable terroriste des études littéraires.
Quand je l’ai rencontrée elle était chargée de TD à l’université de T***. Membre des brigades créatives, elle glissait dans les sujets de partiel des questions pièges, y écrivait : « S’il vous reste 10 minutes à la fin de l’examen, écrivez un poème à la manière de Tristan Corbière pour 2 points de plus ». À la fin des cours d’analyse stylistique, elle demandait à ses étudiants d’écrire des textes croisant les styles :

-Mélangez Du Bellay et Baudelaire.

-Imaginez que vous êtes un Oulipien sans contrainte

-Paraphrasez Gérard Genette sans utiliser les mots « diégétique » et « transtextualité »

-Pratiquez la greffe d’alexandrins

-Ecrivez à la manière de Proust sur un sujet cher à Nicolas Bouvier

-Inventez un dialogue riche en zeugmes entre Boris Vian, Pierre Desproges et Boby Lapointe.

Toutes ces consignes semblaient nous dire : mixez les auteurs, farfouillez dans les styles comme dans une brocante, amusez-vous bon sang !

Au début des TD consacrés à l’analyse d’une œuvre, on prenait toujours quelques minutes pour parler de ce que l’on avait ressenti comme émotions, par exemple quand nous avions lu Splendeurs et misères des courtisanes ou Terre des hommes. Ensuite elle nous lisait ce que les contemporains de ces auteurs avaient ressenti en lisant ces ouvrages et nous parlions des similitudes ou des décalages entre ces réceptions diachroniques.

Les TD sur les figures de style étaient de vastes terrains de jeux en pays Oulipien et le pastiche était devenu un art que nous maîtrisions à la perfection. En mimant l’écriture des classiques nous arrivions par je ne sais quelle alchimie à en toucher la substantifique moelle et devenions leurs confrères, quittant quelques minutes le rôle de commentateur pour comprendre en ressentant.

À une exception près : Adèle n’existait que dans mon imagination, je m’ennuyais à mourir dans la plupart de mes cours de lettres et je m’inventais ces ateliers créatifs dans les marges de mes feuilles de cours.

J’aurais aimé finir cet article par une phrase bien tourné et percutante, une chute ironique et stimulante, mais rien ne vient alors je vais faire appel au joker de tous les flemmards de la chute en sortant une citation de circonstance. J’aurais pu finir avec cette citation de Boris Vian : Je me demande si je ne suis pas en train de jouer avec les mots. Et si les mots étaient faits pour ça ? mais je trouve qu’elle ressemble un peu trop à un slogan d’atelier d’écriture pour les 8-12 ans alors je vais plutôt vous laisser sur les intrigantes pensées d’Éric Chevillard :
« Agathe est surprise d’apprendre que le corbeau croasse alors qu’il est ici et non en Croatie. Et Suzie à qui j’ai fait remarquer que le houx griffe et qu’il faut par conséquent s’en méfier préfère depuis l’appeler l’houx. Les mots et les enfants jouent ensemble tant qu’ils n’ont d’orthographe ni les uns ni les autres. »

Source image : http://discardingimages.tumblr.com/

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17 Responses to “L’analyse excessive de textes littéraires assèche-t-elle la créativité ? et autres anecdotes du picaresque universitaire”

  1. Tellement vrai !
    J’ai eu tellement de mal à ne pas systématiquement analyser ma lecture en sortant de Khâgne. J’ai bien mis 2 à 3 ans avant de retrouver le bonheur simple de lire et de me laisser porter par une histoire. En fait, maintenant que j’y pense, j’ai tout simplement décider d’effacer toute connaissance d’analyse littéraire. L’amour de la lecture et des livres m’avaient envoyés en hypokhâgne. C’est la première chose que ces études m’ont volé (en plus de l’estime de moi, ma vie sociale, et ma joie de vivre naurelle)
    Si vous aimez la lecture, l’écriture: fuyez les études littéraires !

    Sinon, pour le côté écriture, j’ai retrouvé un peu de ma créativité littéraire en participant à nanowrino. Ca commence le 1 Novembre prochain, je te conseille de t’y inscrire: http://nanowrimo.org/

    • Foutaises November 1, 2013 at 6:30 pm #

      Merci pour le conseil de Nanowrimo, je vais y faire un tour ! 🙂
      Et tu as totalement raison, je pense qu’on devrait vraiment faire rembourser par la sécu les années de prépa et organiser des stages de redécouverte de la confiance en soi et de la joie d’écrire de tout et n’importe quoi !

  2. Lou Griffe October 26, 2013 at 9:41 am #

    Depuis plusieurs mois je me régale de tes articles, et je repousse toujours plus avant le moment de poster un commentaire. Là, je suis trop interpellée pour ne pas répondre dans la foulée, « mouillée jusqu’au cou », comme qui dirait. Parce que, doctorante en lettres françaises et chargée de TD, je ne peux pas ne pas m’interroger sur cette pratique asséchante du commentaire en trois parties – trois sous-parties qui est devenu la star incontestée des cours de littérature.

    A par un penchant ésotérique pour la numérologie (le 3×3=9 est doté d’une aura depuis un sacré bout de temps), je ne saurais m’expliquer cette obsession manifestement très française. Et comme tu le dis si bien, la forme charrie avec elle son lot de références incontournables : mélangez Barthes avec Genette et Kristeva, mélangez bien (attention, des grumeaux peuvent se former), ajoutez un peu de Bakhtine, touillez, pour la touche finale, une pincée de Derrida sera la bienvenue (mais Deleuze pourrait tout aussi bien faire l’affaire).

    Mais j’ai apparemment de la chance dans mon parcours : j’ai rencontré des profs qui, un peu comme Adèle, ont donné vie à une pratique très institutionnalisée. Après une année de khâgne fort khâgneuse, j’avais le sentiment d’avoir laissé pousser des murs dans mon esprit. Je me sentais handicapée de la fiction : je n’arrivais plus à lire de romans, toute adhésion m’était interdite. Ecrire, n’en parlons pas. Une, deux années ont passé, et j’ai (re)découvert une autre manière d’appréhender la littérature. Je me souviens de professeurs qui nous faisaient écrire des pastiches, d’autres qui nous parlaient de l’histoire de la lecture, d’autres encore qui donnaient voix aux textes, enfin.

    Quelque chose que tu n’évoques pas et qui m’a beaucoup frappée : on a tendance à reléguer aux oubliettes l’histoire des idées, et même l’histoire tout court. A la limite, le mot même de contextualisation paraît honteux : le spécialiste, fort de ses beaux outils tout neufs (hérités de la narratologie, de la stylistique, que sais-je), doit pouvoir parler de tout. Exit la mise en situation. Ca peut sembler idiot, mais je me rappelle vraiment du jour où j’ai fait la relation entre mes (maigres) connaissances historiques, géographiques, artistiques et mes lectures. Révélation : tout est donc lié ! Les domaines sont poreux, débordent l’un sur l’autre, s’entremêlent, oui oui oui !

    Donc oui, mille fois oui, écrivons, mettons en place des ateliers, expérimentons, jouons. Le refus de ce type de pratiques est lié (tu le dis) à une sacralisation de l’acte d’écriture : « n’est pas Proust qui veut ». Et alors ? Rien ne vaut une bonne dose d’immersion dans la fabrique du texte.

    Mais aussi : lisons, bon sang ! Je rêve de cours qui feraient lire, encore et encore, qui donneraient voix, qui permettraient de partager. Le lecteur est aussi celui qui rend son corps disponible, qui porte le texte, qui le fait résonner dans un espace, qui l’actualise, qui l’offre à d’autres corps, d’autres oreilles. A 7 ans, on apprenait à dire les fables de La Fontaine : 20 ans plus tard, je m’efforce de faire la même chose
    .
    Et puis : arrêtons de traiter la littérature comme un microcosme, un monde clos, qui serait tout à fait coupé des autres arts, des autres disciplines. Faisons de la littérature-histoire, de la littérature-géographie, de la littérature-anthropologie, de la littérature-science. C’est dans des ateliers interdisciplinaires qu’on pourrait inventer une autre approche, contre les cloisonnements artificiels.

    Osons aimer, et donner à la lecture toute la force d’irruption qui est la sienne. Je laisse Eric Chevillard répondre à Eric Chevillard (sur l’autofictif, quelques jours plus tôt) :
    “Hier matin, j’ai été réveillé par Pline l’Ancien. Je sais, c’est difficile à admettre. Tout le monde le croyait mort dans l’éruption du Vésuve en l’an 79. Or il a sonné à ma porte avec une vigueur intacte. Sa Pléiade ne rentrait pas dans la boîte.”

    • Foutaises November 1, 2013 at 6:38 pm #

      Superbe citation de Chevillard (décidément celui-là personne n’a réussi à le brider, il a bien survécu à sa prépa !).
      Et oui je suis mille fois d’accord avec toi, on n’étudie pas assez l’histoire des idées, les liens avec les autres arts ni l’histoire de la lecture, ce qui est pourtant essentiel puisque cela nous donne un contexte qui permet de tout comprendre… A quoi bon lire Stendhal aujourd’hui si je ne sais pas comment les gens le lisaient autrefois. Est-ce qu’ils pleuraient d’émotion à la mort de Julien Sorel ou est-ce qu’il trouvaient Lucien Leuwen supra-kitch ?
      Bref merci de me permettre avec ce beau commentaire de me sentir moins seule dans ces études littéraires tristes et cloisonnées !
      Il y a quelque jours j’ai lu ça : http://www2.univ-paris8.fr/litteraturefrancaise/index.php?option=com_content&view=article&id=284:nouveau-master-de-creation-litteraire&catid=2:evenements&Itemid=8
      Et j’hésitais entre pleurer de bonheur (“Mon Dieu, ça existe enfin !”) et pleurer tout court (“Mais que ne suis-je née trois ou quatre ans plus tard…ce master n’existait pas quand j’étais en licence et je ne vais quand même pas REfaire un master APRES un doctorat, ça serait du vice (quoique…)).
      Enfin…que vivent les chouettes prof de français qui savent nous transmettre le plaisir d’écrire, ils sont quand même nombreux et je me rends compte que mon article ne leur rend pas assez hommage ! ^_^

  3. Irène October 26, 2013 at 11:37 am #

    Bravo ! Je suis absolument d’accord avec vous ! J’avais dit, il y a quelques années, sensiblement la même chose (http://irenegayraud.wordpress.com/2010/02/19/lecriture-luniversite-lapprentissage-de-lecriture/), dans un style bien moins enlevé j’en conviens. Cette Adèle est merveilleuse, et me donne des idées pour mes propres sujets d’examen ! Merci à vous.

    • Foutaises November 1, 2013 at 2:37 pm #

      Je viens de lire votre article, et j’ai exactement le même ressenti, merci !
      Heureusement en France les choses commencent doucement à changer, même au sein de la formation universitaire, c’est une bonne nouvelle ! 🙂

      • Irène November 1, 2013 at 3:15 pm #

        Merci de l’avoir lu ! Et merci pour votre site plein d’essentielles foutaises 🙂

  4. L'Ornithorynque October 27, 2013 at 7:25 am #

    Vive Adèle.

    Je crois, que comme pour tout, l’excès d’analyse nuit – en tant que metteur en scène on m’a appris à “déconstruire le jeu” (sic) lors de mes études, opération finalement pas si sotte, car ça a agit comme un bel antidote … laisser l’instinct prendre sa place (quand il est là) si le texte est porteur – si pas changer de texte, pas analyser celui-çi (mais bien le jeu?)

    • Liette October 28, 2013 at 1:15 pm #

      J’adore te lire, tes articles sont à la fois drôles et tellement plein de vérité !! Vive Adèle, vive toi !!

      • Foutaises November 1, 2013 at 6:41 pm #

        Merci ma Liette ! 🙂
        Appeler mon personnage Adèle, ça m’a fait penser à ta soeur, j’espère qu’elle va bien ?

    • Foutaises November 1, 2013 at 6:40 pm #

      Oui, je pense que c’est la même chose au théâtre, si on intellectualise trop le jeu…plus de place pour la spontanéité, l’intuition, la folie !
      C’est Meyerhold qui disait je crois “Le théâtre entretient le même rapport au réel que le vin avec le raison” et j’aime bien cette citation…! 🙂

      • L'Ornithorynque November 1, 2013 at 7:17 pm #

        C’est bien Meyerhold 🙂

        In théâtro veritas …

  5. DM November 23, 2013 at 7:09 pm #

    Une chose amusante: en ce qui me concerne, cela m’a toujours agacé, au collège, qu’on me demande des œuvres de fiction avec sujet imposé (les fameuses « rédactions »). À la limite, si j’avais une histoire à raconter, ce serait sur un sujet que je choisirais et non sur un thème imposé par le professeur.

    J’ai été bien plus heureux avec les dissertations, notamment littéraires, les commentaires composés. etc. (et avais d’ailleurs de très bonnes notes pour ceux-ci). Lorsque je les rédigeais, j’avais la sensation de jouer du pipeau et de vainement “broder”; mais comme visiblement je répondais à la demande professorale…

    Comme quoi, le goût de la fiction n’est pas pour tout le monde!

    Au sujet de l’existence de cours de création littéraire dans d’autres pays: aux États-Unis, on a beaucoup moins d’hésitation qu’en France à donner des conseils pratiques pour les activités “intellectuellement nobles” tandis qu’en France on s’en tient à la théorie et au commentaire. Par exemple, quand j’étais en thèse, j’assistai au CIES Sorbonne à des cours sur la psychologie de l’étudiant etc., mais jamais de séance pour nous expliquer comment en pratique organiser un cours, un TD etc.; parallèlement j’avais une connaissance nommée prof au MIT qui suivait de telles formations. En France. l’enseignant est censé se construire ses méthodes lui même après avoir été informé des théories psychanalytiques sur pourquoi l’étudiant ne veut pas apprendre… aux États-Unis, on lui apprend comme organiser l’écriture sur son tableau (si je me rappelle bien les exemples donnés).

    Je suppose qu’on est censé devenir un écrivain par simple inspiration… tandis que personne n’explique sérieusement que l’on puisse être un grand compositeur de musique savante, un grand violoniste, un grand peintre etc. sans formation pratique. C’est que ces métiers ont une composante technique indéniable, que l’on nie dans d’autres activités.

    (Gilles Dowek a publié il y a quelques années un petit livre sur les Préjugés dans la culture française, notamment la haine de la technique.)

    • Foutaises November 24, 2013 at 7:21 pm #

      Merci pour la référence à Dowek !
      Eh oui il y a une haine de la technique, et pourtant l’écriture n’est rien d’autre qu’une chasse au taille-crayon, un moment où on ramasse les miettes de gomme, une recherche du stylo paper mate au moelleux le plus doux, une haine envers Word qui oublie les espaces insécables et change la mise en page d’une version à l’autre et éventuellement une nostalgie du cliquetis régulier de la machine à écrire… Tout ça me donne envie d’écrire des odes à la matérialité de la lecture…

      • DM November 25, 2013 at 10:08 am #

        Là encore, vous vous attachez à la technique la plus “matérielle”… mais, comme vous le soulignez ailleurs, la composition d’une œuvre en vers (par exemple) nécessite elle aussi une technique particulière. Utiliser un dictionnaire de rimes ou l’aide de l’API Windows, cela ne me paraît guère différent…

  6. NicoC December 5, 2013 at 6:40 am #

    C’est exactement ce qui m’a fait peur dans les études littéraires, et artistiques en général. Je suis intimement persuadé qu’on ne forme pas un artiste, que ce soit en lettre qu’en photographie, en peinture ou en cinéma, ou encore dans le théâtre.

    Un artiste est une personnalité, on ne forme pas à devenir une personnalité, on l’est, on le deviens, on le travaille par soit même, mais on ne l’apprends pas en cours académique.

    Boris Vian était Centralien, travaillant dans la standardisation industrielle (AFNOR), la seule prépa qu’il a connu n’avais pas de “kh” dans le nom mais se finissait par “sup” ou “spé”, cela en n’en a pas fait un écrivain de second plan.

    Je ne suis pas d’accords avec certains commentaires précédents, notamment “tandis que personne n’explique sérieusement que l’on puisse être un grand compositeur de musique savante, un grand violoniste, un grand peintre etc. sans formation pratique.”.
    Si, on peut. Tout comme il y a eu des grands musiciens compositeurs autodidactes, en peinture c’est encore plus vrai ! Prenons le simple mouvement du graffiti, ils ne sortent pourtant pas des gobelins, et pourtant certains, comme Banksy, s’en sortent bien mieux.

    Ne pas confondre le technicien du démiurge, un artiste est un capteur à ressentis avant d’être un hypothétique technicien.
    Les formations ne peuvent qu’enseigner la technique. Les écoles d’ingénieurs ne vous transformerons pas en inventeur, les formations littéraires ne vous transformerons pas plus en écrivain.

  7. Anaïs D. May 10, 2014 at 8:26 pm #

    J’aurais pu écrire cet article sauf que je n’ai pas rencontré d’Adèle…
    La seule passion que j’ai eue c’était la littérature du Moyen Age avec son lot de créatures fantastiques et la richesse des textes, le plaisir de lire dans une langue oubliée et puis le cours de littérature et peinture que j’ai réussi à suivre en seconde et troisième année. Bien entendu j’ai eu le privilège de suivre un cours de journalisme culturel avec des vrais pro mais là, ça ne compte pas je pense, c’était tellement exceptionnel d’avoir droit à ça!
    Ce sont les seules matières où j’ai réussi à dépasser 11/20 et de loin 😀

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