Percevoir le temps au pays des synesthètes

23 Feb

Synes

Suite à mon précédent article sur la synesthésie, on m’a demandé les couleurs et les textures liées à ma représentation du temps. En voici une description approximative, mais comme dit l’expression, traduttore, traditore. 
 
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Dans mes représentations mentales, le temps a une forme, une couleur, une texture, une personnalité et même des émotions. Les différentes durées temporelles m’apparaissent aussi réelles que des personnes, avec leur lot d’attrait, d’hostilité et d’étonnement.
Les secondes m’apparaissent comme de minuscules cerises vertes que l’on envoie rouler au loin simplement en respirant.
J’aimerais que l’on parle du temps en secondes, et non en heures ou en jours. On verrait alors les énormités de la vie : le temps infini à s’ennuyer dans la salle d’attente du médecin, les millions de secondes durant lesquelles on va aimer quelqu’un. J’ai toujours pensé que la lucidité dérangeante de la seconde, bien que peu pratique pour la logistique quotidienne, donnait à voir la véritable qualité du temps, sa fragilité.
La minute ressemble à un fruit mûr, une grosse grenade maladroite, retenant sous sa peau un nombre trop important de cerises-secondes. Déjà, quelque chose ne fonctionne plus au royaume du temps. La minute se déplace laborieusement, elle a mal digéré son flot de secondes, ce qui la rend à la fois ridicule et touchante.
Tout est oublié quand on passe à l’heure. On lui pardonne son indigestion de grenades-cerises. C’est un gros melon content de soi mais qui n’a pas grand chose à raconter. Elle a déjà pris toute la place dans notre société.
Le mot “journée” m’évoque un grand radeau indolent qui navigue sur les fleuves calmes des semaines puis des mois.
“Années, décennies, siècles, millénaires” : de moins en moins de couleurs et de textures sont associées. Leur image est sortie des livres d’histoire et de géologie. Je les vois en typographie Times New Roman, d’un noir un peu délavé, avec en arrière-plan les images canoniques des frises chronologiques ethnocentrées de l’école primaire : quelques dinosaures, invention de l’agriculture, invention de l’écriture, la naissance de Jésus comme un point nodal choisi de façon complètement aléatoire, Saint-Louis rendant la justice sous un chêne, un chapelet de guerres, trop peu de temps à parler de la Commune de Paris….

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45mn – C’est une pierre rouge concave qui crie les 15mn qui lui manquent pour atteindre l’harmonie de l’heure entière.
15mn – C’est une brique chatoyante et têtue qui ne tient jamais ses promesses. On ne fait jamais rien de constructif en 15mn.
20mn – C’est la plus fiable des formes. C’est une barque de bois, solide et sereine. On est jamais déçu par un créneau de 20mn : une consultation médicale sereine peut s’y loger et c’est un temps de transport honnête pour aller au travail.
60mn – C’est une boule dorée, solaire et chaude, qui se range gentiment dans les glissières de la salle de bowling du temps. Elle est recouverte de ce duvet délicat et dru que l’on trouve sur les balles de tennis.

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La couleur des chiffres ne varie pas souvent :
1 – noir
2 – jaune
3 – rose
4 – bleu
5 – rouge
6 – gris comme une aiguille de seringue
7 – indéfini
8 – marron
9 – beige
10 – blanc ou noir
Ne cherchez pas à argumenter, le 5 reste et restera toujours rouge.

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Certaines minutes impaires sont violettes. J’ai une affection profonde pour les périodes de 37 et de 13 minutes que l’on voit dans les horaires de train : arrivée à 18h21, départ à 21h37 pour le TGV à destination de Montpellier Saint Roch. J’aime arriver aux minutes impaires, je me sens hors du temps, loin de l’autorité des dizaines. Je programme plus volontiers mon réveil à 8h03 ou à 7h57 qu’à 8h00.
13h est une heure ingrate et étonnante. Je ne sais pas trop quoi en faire dans le créneau 12h-14h de la pause méridienne. Je ne me l’explique pas, mais les jours où je déjeune à midi, me remettre au travail à 13h m’apparaît bizarrement aussi triste que de se coucher à 19h un samedi soir. J’arrête souvent de travailler à 13h10 pour ne plus y penser et me remettre à la tâche à 14h. C’est ma seule superstition numérique.
Je pense que pour créer l’anarchie dans un lycée, il suffirait de demander aux enseignants de donner uniquement des cours de 38mn. Personne ne sait quoi mettre dans 38mn.
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