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Le correcteur orthographique, ce générateur de lapsus. Quelques idées pour le piéger

10 Mar

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« Au commencement était le verbe », ensuite le correcteur orthographique automatique s’en est mêlé et les doctorants du monde entier ont commencé à haïr les logiciels de traitement de texte.

Le correcteur orthographique m’apparaît comme un immonde tyran aveugle, le plus froid des monstres froids. C’est un fait.

De manière plus générale, toute personne ayant dû rédiger un document de plus de 500 pages avec des annexes démiurgiques, des sauts de section continus et des notes de fin a forcément juré des heures durant contre les sautes d’humeur pestilentielles de Word, la froide suffisance de Latex, les sommaires inconstants et faquins d’Open Office.

Quand vous rajoutez à cela la fourberie du correcteur orthographique au vocabulaire forcément déficitaire, on atteint des sommets d’absurdité. Déjà dès la plus tendre enfance on voit qu’il souligne de vaguelettes rougeâtres tout ce qui ne rentre pas dans son panthéon lexical : nos noms de famille, nos prénoms, nos surnoms, nos villes ou même de joyeuses et innocentes onomatopées ; nous faisant déjà comprendre notre illégitimité orthographique, nous montrant par là à quel point avec lui ça ne rigole pas !

Il est temps d’apprendre à se venger.

Cela dit, le système de correction automatique voire de reconnaissance vocale du smartphone, a également sa part de responsabilité.

Sans comprendre le contexte, ces fleurons des technologies intellectuelles nous imposent des mots si éloignés de la proposition de départ que l’on ne peut que s’étonner de leur manque de tact.

Ils jouent les yeux bandés avec les sabres acérés des axes syntagmatiques et paradigmatiques. Ils lancent des shurikens lexicaux à l’aveuglette et ruinent nos mails et textos. Certes ils ont avalé le dictionnaire mais ils ne vivent que par et pour la morphosyntaxe et ne sont capables que d’une seule réflexion « Tiens ! Ce mot ressemble à tel autre, je vais donc le changer ». On ne peut pas bien sûr leur reprocher de ne pas prendre en compte le contexte, mais force est de constater qu’ils choisissent toujours le mot le plus embarrassant dans leurs corrections.

Il est tant d’accuser le pire de tous : ProLogos et d’exposer publiquement ses méfaits et listant ici ses pires ignominies :

-Dans un mail professionnel, ProLogos a remplacé « orga » par « orgie », « bon appétit » par « Meetic », « lambda » par « lambada », et finalement « organe » par « orgasme ».

Sans me relire, j’ai donc envoyé à mes collègues le message suivant :

« Bonjour Monsieur,
Le 15 mars me convient pour l’orgie, je vous apporterai des documents lambada pour constituer un programme. Il faudra également réfléchir à l’orgasme de presse à contacter pour le 4 avril.
Meetic, et à ce demain.
Cordialement »

Mais si un jour j’écris le mot « meetic », il ne va pas me transformer ce mot en « bon appétit », non il va me le remplacer inexorablement par « métis » ou par une autre paronymie issue de son esprit pervers, faisant de ProLogos un merveilleux et infini générateur d’analogie et de n’importe quoi !

Il fait surtout figure de magnifique générateur de lapsus des temps modernes et aurait constitué un superbe terrain de jeu pour les Oulipiens de tout poil !

Il s’applique surtout à s’acharner sur des sujets précis, des sujets précisément qu’il ne maîtrise pas vraiment : la littérature, la sémiologie et justement l’OuLiPo.

Il vous faut des preuves ?

-Dans un article de recherche, ProLogos a remplacé « Georges Perec » par « égorgé Perec »

-ProLogos mène généralement, une guerre farouche contre la littérature puisqu’il m’a changé « Boris Vian » en « Bourreau Viande », « Un amour de Swann » par « Un amour de scan », « Proust » en « peluche » quand ce n’est pas « prout » et « brousse ».

-ProLogos ne veut pas entendre parler de Roland Barthes, il me le remplace systématiquement par « Roland Beurk » quand ce n’est pas “Blatte”.

-Il a également une dent contre les musées. Il remplace systématiquement le mot « muséologie » par « musicologie », l’adjectif « muséal » par « museau ». Créatif autant que subversif, il s’applique obstinément à me montrer l’inexistence lexicale de chaque mot que j’emploie.

J’ai désactivé ProLogos le temps d’écrire cet article, mais en faisant une ultime relecture, j’ai eu quelques remords et je l’ai réveillé. Tout de même, il corrige si bien les espaces insécables manquants entre les guillemets et le mot suivant… Et en relisant le texte, il ne s’était même pas rendu compte j’avais mal orthographié son patronyme.

Aveugle et fou… Mais humble, et peu rancunier.

Je crois qu’une entente est possible.

***
Une fois mon correcteur orthographique calmé, il me restait à dresser la reconnaissance vocale de mon smartphone. Je voulais tester ses limites, le pousser à bout pour me venger de tous les lapsus gênants qu’il avait écrit pour moi.

J’ai alors tout tenté : lui dicter l’alphabet, lui chanter les Beatles à fond, mais à chaque fois il s’en est très bien sorti. Il a même reconnu avec brio une version un peu revisitée de Hey Jude ! Il a alors fallu que je tente le tout pour le tout. Je lui ai chanté le premier couplet de Ta Katie t’a quitté de Boby Lapointe, récité deux ou trois textes de Perec et de Queneau puis lui ait chanté la Complainte du progrès de Boris Vian.

Pour lui, ç’en était trop de phonèmes comparables, trop de paronymies, beaucoup trop de beauté surtout. Il n’a pas supporté, il s’est éteint sur le coup !

Depuis, à chaque lapsus qu’il interprète (quand par exemple je lui dicte « dans mes bras » et qu’il écrit « dans mes bars ») je le menace de lui lire les œuvres complètes de l’OuLiPo et il se calme immédiatement.

Depuis peu, il s’est même mis à la poésie, je lui lis des vers ou des chansons et je regarde ce qu’il m’écrit.

Il m’écrit : « Missing you the sky with diamonds », il m’écrit « Ce soit au bar Igor hagard et Morena regardent voir le dessous des blouses blanches, mais non éclatante, elle est retrouvée, quoi ? L’éternité, la mer, le temps, le soleil ».

Je ne comprends pas toujours ce qu’il dit, mais je crois qu’un jour je vais réussir à parfaire son éducation.

NB : Je retire absolument tout ce que j’ai dit de positif sur ProLogos… Dans une ultime relecture, il m’a proposé « catin » pour « Katie », « bobine la poutine » pour « Bobby Lapointe », « Judo » pour « Jude » et « chnoque » pour « Queneau ». C’est bas comme vengeance.

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L’analyse excessive de textes littéraires assèche-t-elle la créativité ? et autres anecdotes du picaresque universitaire

25 Oct

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Professeurs de lettres, nous devrions peut-être nous poser la question suivante : l’excès d’études littéraires rend-il fou ?

David Lodge, l’hilarant fondateur selon Umberto Eco du « picaresque universitaire » a de quoi nous éclairer sur la question, et ce qu’il dit est loin d’être rassurant !
Dans son roman Changements de décor, il se moque abondamment de Morris Zapp, un professeur de littérature anglaise qui a décidé d’analyser Jane Eyre sous toutes les coutures disciplinaires : analyse linguistique, psychanalytique, marxiste, déconstructionniste, structuraliste, postructuraliste, moderne et même, postmoderne… Amoureux des paradigmes, il souhaite pouvoir avoir tout dit sur l’œuvre de sorte qui si un jour un chercheur se mette en tête de commenter Jane Eyre ce soit peine perdue, tout aura été dit, car il aura auparavant épuisé le roman !
Qu’est-ce que la littérature alors pour Morris Zapp ? Une mine de sèmes jetée en pâture à des critiques avides d’interprétation novatrice, une mode chassant l’autre ? Quid de la sensation, de l’émotion devant l’œuvre, et dans la formation universitaire, quid des ateliers menant à toucher du doigt le plaisir de la démarche créatrice ?

Cette anecdote de David Lodge me permettrait, si je me laissais aller à l’amertume, de me répandre en critiques adressées aux études de lettres modernes.

D’ailleurs, qu’avons-nous fait exactement durant toutes ces années d’études de lettres ?
Nous avons analysé littéralement et dans tous les sens le texte et le paratexte, de l’incipit à l’épilogue. Nous avons planché sur les mille théories de la narratologie, de la sémiologie, de la sémiotique, et du schéma quinaire.  Nous avons fait des exposés sur la morphosyntaxe en diachronie et sur les procédés emphatiques. Nous avons fait des fiches sur les modalisateurs d’énoncés. Nous avons lu et relu Barthes, récité Genette, radoté Jakobson, nous nous sommes perdus chez Jauss en bons khâgneux dociles. Nous avons fini par devenir des machines à analyser, à aiguiser un œil strictement paralittéraire. Un peu comme David Lodge dans Jeu de société, qui caricature le milieu universitaire, nous avons surtout appris à « parler sur », à nous demander : « que disait X à propos de l’article de Y sur le livre de P sur Q ? ».

Mais avons-nous eu des espaces pour expérimenter ce qu’intimement la littérature représentait pour nous ?

Si les autres filières d’arts et lettres comme le cinéma ou les études théâtrales combinent des cours d’analyse ET des cours de création, afin de faire ressentir le lien ténu entre l’avènement d’une œuvre et son exégèse, que fait-on des étudiants en lettres modernes ?

Nous en faisons des machines à gloser, les rédactions narratives et autres écrits d’invention qui jalonnent les cours de français de l’école primaire au lycée et qui réjouissent les graphomanes et les raconteurs en herbe s’étant manifestement arrêtés aux portes de l’université.
Je suis allée à la fac de lettres car j’aimais principalement lire et écrire. Pour bon nombre d’entre nous, ce lieu s’est malheureusement avéré être un ratatineur de créativité passablement dévolu au commentaire. Je ne suis pas sans savoir que dans bon nombre d’autres universités les programmes proposent des enseignements annexes tels que des ateliers d’écriture, cependant tout cela parait très secondaire et présenté comme bassement récréatif.

Pourtant, dans de nombreux pays, notamment anglo-saxons, les diplômes de création littéraire existent. Cette formation mène également aux métiers de journaliste, rédacteur web ou chargé de communication, preuve que l’on peut tout à fait combiner création et analyse critique sur la création dans une formation professionnalisante.
S’il y a des conservatoires pour les comédiens et les musiciens, s’il y a des écoles des Beaux-Arts, pourquoi n’y a-t-il pas d’école d’écrivains ?

Passée la réponse pragmatique (très peu vivent de leur art) cette réticence de la France à proposer une formation universitaire de création littéraire semble venir du sacro-saint présupposé classique que l’écrivain peine dans son coin en attendant l’inspiration. Il serait absurde de faire une école dédiée à cet enseignement, une telle école ramènerait l’image mythologique de l’inspiration à un grossier speed-dating avec les muses !

Souvent, quand je passe dans la vitrine d’une librairie je me demande, tous ses écrivains, ils écrivent tout seul ? Et je les plains un peu de n’avoir eu des amis d’école à remercier dans leurs épigraphes.

Cette vision sacrée de l’inspiration a néanmoins tendance à s’effriter. Depuis quelque temps, trois universités françaises (Le Havre, Toulouse et Paris 8) offrent des formations de création littéraire et sur le web, de plus en plus d’initiatives comme l’ingénieux projet Drafquest proposent des cours en ligne d’aide à l’écriture créative.
Quand j’en ai pris connaissance, c’était trop tard, j’avais déjà été asséchée par des années de commentaire littéraire et je n’arrivais qu’à grand peine à m’extirper du carcan triadique de la dissertation.
Mon imagination semblait rabougrie, rouillée, courbaturée de s’être pelotonnée dans des problématiques stylistiques prosaïquement scolaires et quand j’étais fortement émue à la lecture d’un roman je ne pouvais m’empêcher d’en disséquer la syntaxe au lieu de me laisser porter par ce ressenti.
J’ai profondément aimé mes études de lettres grâce auxquelles je me suis ouverte au monde, mais parfois je donnerai beaucoup pour oublier tout ce que j’y ai appris, et le temps de quelques secondes, lire avec un œil neuf.

Et puis, j’ai rencontré Adèle.
Adèle était une véritable terroriste des études littéraires.
Quand je l’ai rencontrée elle était chargée de TD à l’université de T***. Membre des brigades créatives, elle glissait dans les sujets de partiel des questions pièges, y écrivait : « S’il vous reste 10 minutes à la fin de l’examen, écrivez un poème à la manière de Tristan Corbière pour 2 points de plus ». À la fin des cours d’analyse stylistique, elle demandait à ses étudiants d’écrire des textes croisant les styles :

-Mélangez Du Bellay et Baudelaire.

-Imaginez que vous êtes un Oulipien sans contrainte

-Paraphrasez Gérard Genette sans utiliser les mots « diégétique » et « transtextualité »

-Pratiquez la greffe d’alexandrins

-Ecrivez à la manière de Proust sur un sujet cher à Nicolas Bouvier

-Inventez un dialogue riche en zeugmes entre Boris Vian, Pierre Desproges et Boby Lapointe.

Toutes ces consignes semblaient nous dire : mixez les auteurs, farfouillez dans les styles comme dans une brocante, amusez-vous bon sang !

Au début des TD consacrés à l’analyse d’une œuvre, on prenait toujours quelques minutes pour parler de ce que l’on avait ressenti comme émotions, par exemple quand nous avions lu Splendeurs et misères des courtisanes ou Terre des hommes. Ensuite elle nous lisait ce que les contemporains de ces auteurs avaient ressenti en lisant ces ouvrages et nous parlions des similitudes ou des décalages entre ces réceptions diachroniques.

Les TD sur les figures de style étaient de vastes terrains de jeux en pays Oulipien et le pastiche était devenu un art que nous maîtrisions à la perfection. En mimant l’écriture des classiques nous arrivions par je ne sais quelle alchimie à en toucher la substantifique moelle et devenions leurs confrères, quittant quelques minutes le rôle de commentateur pour comprendre en ressentant.

À une exception près : Adèle n’existait que dans mon imagination, je m’ennuyais à mourir dans la plupart de mes cours de lettres et je m’inventais ces ateliers créatifs dans les marges de mes feuilles de cours.

J’aurais aimé finir cet article par une phrase bien tourné et percutante, une chute ironique et stimulante, mais rien ne vient alors je vais faire appel au joker de tous les flemmards de la chute en sortant une citation de circonstance. J’aurais pu finir avec cette citation de Boris Vian : Je me demande si je ne suis pas en train de jouer avec les mots. Et si les mots étaient faits pour ça ? mais je trouve qu’elle ressemble un peu trop à un slogan d’atelier d’écriture pour les 8-12 ans alors je vais plutôt vous laisser sur les intrigantes pensées d’Éric Chevillard :
« Agathe est surprise d’apprendre que le corbeau croasse alors qu’il est ici et non en Croatie. Et Suzie à qui j’ai fait remarquer que le houx griffe et qu’il faut par conséquent s’en méfier préfère depuis l’appeler l’houx. Les mots et les enfants jouent ensemble tant qu’ils n’ont d’orthographe ni les uns ni les autres. »

Source image : http://discardingimages.tumblr.com/

Peut-on insérer une structure narrative dans un haïku ? et autres tentatives de torsion littéraire

15 Sep

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En guise de prolégomènes et avant de résoudre l’épineux problème, je souhaiterais titiller quelques idées reçues à propos des haïkus, en citant allégrement celles que Philippe Costa dénonce dans son exquis Petit manuel pour écrire des haïkus.

On y apprend en effet que ce poème court japonais n’a rien d’un aphorisme zen et ne prétend pas divulguer un quelconque sens caché spirituel.

Le haïku ne serait donc rien d’autre qu’une image littéraire, un éclair visuel coulé dans des mots.

Il ne pense pas, il montre.

En tant que forme poétique ayant déjà été reprise et adaptée par des auteurs occidentaux tels que Paul Claudel ou Jack Kerouac, c’est donc un genre élastique, fluide et malléable, quelque chose que les chimistes rhéologues s’ils s’ennuyaient pourraient qualifier de fluide plastique. Par ailleurs, il n’est pas cantonné à la célébration de la nature et peut évoquer des thématiques diverses.

Donc oui, puisqu’il n’a rien de mystique, en le bourrant de sèmes, le haïku peut raconter une histoire de 17 syllabes, à la manière d’un micro-récit étroitement condensé.

Depuis longtemps animée par une volonté de torsion des formes littéraires (trouver une logique chez Ionesco, imaginer un Oulipien libre de toute contrainte ou produire de l’alexandrin kitsch au kilomètre) j’ai souhaité ici tenter l’expérience suivante : juxtaposer des haïkus indépendants (issus d’un recueil en cours d’écriture) pour voir si ensemble ils arrivaient à me raconter quelque chose.

Le résultat s’intitule Montréal hiver été. J’ai délibérément choisi de juxtaposer des haïkus qui laissaient apparaître une trame narrative qui sans être explicite laisse libre cours aux associations d’idées. Un prochain essai tentera de gommer ces ficelles pour qu’évoquer et raconter se confondent.

Montréal hiver été

Premier rendez-vous

Café aux fauteuils moelleux

Bob Dylan en fond

*

Fraîchement rasé

Les jeunes garçons aux joues

Ont quelques coupures

*

Elles boivent un latte

Chevelures innocentes

Les deux lycéennes

*

Le cidre cuivré

Plus enivrant que l’on croit

Traîtresse pomme !

*

Sortis du café

L’éternité dans la neige

Attendra le bus

*

Sous cette aérienne

Texture de leur neige

Regards débutants

*

Chapiteau d’étoiles

S’aimeront en silence

Malgré le sommeil

*

Soudaine attaque

C’est la pluie verglaçante

Bottes sont des luges

*

Le beurre fondu

Grésille dans la poêle

On fait des crêpes !

*

Premier jour de mars

Invasion invisible

Oh ! Les pâquerettes !

*

Et dimanche au parc

Les tam-tams qui vengeront

Tant de mois d’hiver

*

Envol de terrasses

La sangria au soleil

Rachel Saint Laurent

*

Festival gratuit

Le géant pléonasme

Montréal l’été

*

Partiel de philo

Calme. Dehors l’employé

Passe la tondeuse

*

Regard du barman

Sur les trois bières alignées

Un soleil se couche

*

Elles font trois pas

Les étoiles d’Orion

Sur la nuit bleutée

*

Ils font leurs adieux

Pourtant, le sourire aux lèvres

Ils se voient demain

*

Elle rit beaucoup

Dans les fontaines d’été

Parfum de cannelle

*

L’amour c’est pour eux

Les vacances de l’âme

Légers pas dans l’herbe

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(Pour les puristes de la métrique, j’ai utilisé un schéma 5/7/5 pour arriver à 17 syllabes, en m’autorisant selon les cas de figure à compter ou pas les e muets et à improviser des diérèses.)

Peut-on choisir son type de procrastination ?

3 Sep

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Quelles sont les meilleures conditions pour écrire sereinement et efficacement ?

Cette interrogation est née de la remarque de mon amie cinéphile : « Pourquoi est-ce qu’on imagine toujours l’écrivain à son bureau dans sa maison de campagne, avec un thé et un chat sur les genoux en train d’écouter du Mozart alors que la plupart du temps il griffonne sur un vieux prospectus pendant une conférence qui l’ennuie ou pendant qu’il fait un boulot alimentaire ? »

Plus sérieusement, qui écrit comme ça ?

Faisons tomber le mythe, je vais vous raconter une histoire d’écriture sportive, de procrastination guillerette et de chocapics.

« Tout est prêt. La tasse de thé chaï avec du miel de thym, le chat gris endormi sur les genoux, Fip en fond sonore, des stylos doux au toucher, un tas de feuilles blanches et surtout du temps libre. Les conditions parfaites sont réunies. Sauf l’inspiration, ou tout simplement l’envie d’écrire, qui ne se décide absolument pas à m’envoyer ne serait-ce qu’un ersatz de muse. Ce rectangle blanc, feuille A4, petit carnet à spirale clairefontaine ou document word, reste et restera immaculé.

L’angoisse de la page blanche, c’est surfait, moi j’ai l’angoisse de l’angoisse de la page blanche, une méta-peur si vous préférez. Alors pour ne pas risquer de provoquer cette angoisse, je n’organise JAMAIS toutes ces conditions idéales décrites plus haut.

Non, ce qu’il me faut pour déclencher l’inspiration, c’est une situation terriblement ennuyeuse, une sensation d’enferment où l’écriture me paraîtrait la seule échappatoire : la salle d’attente de la CAF, un séminaire sur l’utilisation de la norme ISO dans le catalogage partagé, un exposé laborieux sur la sensation de regrets chez Du Bellay par un élève de 5e. Acculée dans un ennui mortel, c’est seulement à cet instant que mon cerveau active la compétence « écriture ». Ce qui est terrible, car en plus d’être affreusement impoli pour les conférenciers, ces conditions ne sont pas du tout confortables pour écrire. Il faut cacher à ses voisins de table ses notes sur le huitième chapitre de roman et faire semblant de s’intéresser à la norme ISO. Je préférerais infiniment arriver à écrire chez moi, dans la douceur du chat angora qui vient jouer avec le bout de mon crayon, poser ses pattes sur le clavier et phagocyter impitoyablement le coin de la feuille blanche.

Bon an mal an, j’ai fini par accepter cette contrainte. Mais le second écueil, sournois, qui guette, c’est que le plus souvent je finis par m’intéresser à la conférence qui est donnée, aux affiches dans la salle d’attente de la CAF, et la situation ennuyeuse cesse bien vite de l’être.

Venons-en aux faits, je souffre d’un syndrome affreusement handicapant, celui de la lecture compulsive et de l’intérêt constant. Quelle que soit la situation, je ne peux m’empêcher de lire ou d’écouter lorsqu’un graphème ou un phonème traîne dans la pièce. Je lis tout, absolument TOUT, les affiches dans le métro, l’équation de mathématique abandonnée sur le tableau, les conditions d’utilisations en taille 6 tout en bas près de l’astérisque même si elle fait trois paragraphes et utilise des mots comme « nue-propriété, usufruit ou créance salariale », les BD débiles avec des jeux en faveur de l’environnement sur les paquets de Banania. Mon cerveau est le réceptacle idéal pour toutes ces stratégies marketing que j’exècre autant que j’assimile. Je connais par cœur toutes les devinettes au dos des Chocapics et je pourrais réciter le contenu des affiches portant sur le montant des amendes suites aux infractions dans RER B alors même que je n’ai pas mis les pieds à Paris depuis des mois. Pour peu qu’il y ait des lettres, je suis aspirée…
Et la norme ISO, à sa façon, finit par me captiver !

C’est bien sûr ce qui fait le fonds de commerce de la procrastination. Quand une tâche homérique nous semble insurmontable (à tout hasard écrire son grand œuvre) nous nous réfugions dans les tâches subalternes, par exemple faire la vaisselle, ranger sa bibliothèque selon les lois de Raganathan ou trouver la norme ISO captivante. Jamais je n’ai eu autant de bonheur à l’idée d’avoir du linge à étendre ou ma déclaration d’impôt à remplir que quand approchait l’échéance d’un article à rendre.

Ainsi, c’est trop tard, la norme ISO n’étant plus un sujet ennuyeux, malgré moi je rechigne à écrire. Il ne me reste plus qu’à trouver un nouveau champ disciplinaire assommant.

Et là, il y a bien des moyens de ruser : aller suivre des cours auxquels on ne comprend strictement rien, à défaut d’avoir les moindres clefs pour savoir de quoi on parle. J’ai intégré en douce les CM d’épidémiologie à la fac de médecine, je me suis incrustée au cours de fondement de la rhéologie, mais là encore les images du power-point me fascinaient tant que je les dessinais au lieu de me mettre à écrire. J’entrais alors dans la salle d’à côté, un cours de maths, me coulais dans une chaise du fond. Loin devant moi, un tableau rempli d’équations, l’abstraction pure, aucune chance de comprendre ou bien d’admirer puisqu’aucun sème ne vient chatouiller mon allèle procrastinateur.

Et puis est arrivé ce qui devait arriver.

Le professeur me voyant gribouiller négligemment au fond de la salle s’est énervé et m’a prié de passer sur-le-champ au tableau afin de résoudre l’amalgame de signes typographico-barbares qu’il enroule méticuleusement dans le mot équation.

Alors, je me suis approchée sans trembler du pupitre blafard et très lentement, je leur ai écrit au tableau la raison de ma présence ici, ma quête de l’ennui dans toutes les disciplines ainsi que les quatre premières phrases de mon roman. Les étudiants ont bien ri et le professeur m’a laissé m’installer au fond de la salle en échange d’un sac de chouquettes matutinal et d’une lecture à voix haute, à la fin de chaque cours, du dernier chapitre que je viendrai d’écrire.

J’étais somme toute passablement satisfaite de mon sort et contente de ma technique jusqu’au jour où, au fond de l’amphi dans lequel je donnais un cours palpitant sur le braconnage culturel, je vis un frêle étudiant inconnu gribouillant frénétiquement, semblant aspiré par l’écriture, alors même que tout l’amphi avait les yeux fixés sur le film que je leur projetais.

J’ai un peu râlé, mais je ne l’ai pas dénoncé, tout à ma joie de voir sa procrastination cicatriser. »

Brimborions
*Pour se guérir de la procrastination sans effort et sans culpabilité, c’est ici en anglais et ici en français*

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Rimaille et ferraille, un procédé infaillible pour produire de l’alexandrin kitsch au kilomètre

22 May

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Ce matin j’ai voulu prouver que l’écriture poétique en vers avait plus à voir avec la bricole qu’avec l’inspiration d’une muse sibylline.

Pour faire vite : la poésie serait d’abord et avant toute chose du bricolage. Imaginez que chaque syllabe représente une vis, une planche en bois ou un clou et que le poète est le bricoleur qui fixe l’étagère Ikéa. Pour résumer, que ce soit sur 6 ou 12 pieds, il faut que ça tienne !

Comment ?

Si les clichés sur les poètes donnent à voir des individus inspirés par des synesthésies invisibles, les vers se construisent d’abord à grands renforts de compromis et de petits arrangements sur le sens, de type : « je ne trouve pas de mot qui rime avec quatorze alors c’est pas grave je vais changer la rime… » ou « je vais finir le vers avec fantasmagorique il y a plus de syllabes que fantastique, tant pis pour le sens, on s’arrangera dans le quatrain suivant… ».

Il serait également malhonnête de nier les technologies intellectuelles qui viennent en renfort quand l’imagination fait défaut : dictionnaire des rimes et dictionnaire des synonymes sont les deux piliers sur lesquels chaque hémistiche prend appui pour arriver jusqu’à la fin du sonnet !

Même si contre cette conception inspirée et idéelle de la muse inspiratrice, Boileau et Valéry mettent tour à tour en avant les rudes efforts du poète, force est de constater que la poésie en vers traîne derrière elle une bien morne image qui oscille entre le mièvre et le maniéré. Il n’y a qu’à taper poésie sur Google image pour voir apparaître des visuels suintant le mauvais goût et le cliché (plume, encrier, rose rouge, dauphin et clair de Lune comme autant de représentations surannées de l’inspiration…). Si vous demandez à un collégien (prenons-en un qui n’aime pas lire) ce que lui évoque la poésie en vers il vous répondra soit en mimant la bouche en cul-de-poule une envolée lyrique composée de mots de plus de quatre syllabes, soit en évoquant des transports amoureux aussi précieux qu’ennuyeux…

C’est cette conception stéréotypée de la poésie en vers, entièrement focalisée sur les aspects lyriques et emphatiques, que dénonce Brassens dans « Sauf le respect que je vous dois » :

« Fi des chantres bêlant qui taquinent la muse érotique
Des poètes galants qui lèchent le cul d’Aphrodite
Des auteurs courtois qui vont en se frappant le cœur
Parlez-moi d’amour et j’vous fous mon poing sur la gueule
Sauf le respect que je vous dois »

Or, je doute qu’Aragon en composant « L’amour qui n’est pas un mot » attendit gentiment que Calliope et Erato lui susurrent à l’oreille quelques mièvres octosyllabes…quel que soit l’état dans lequel ses poèmes nous transportent, celui qui suit a très probablement été composé en comptant sur les doigts :

« Prends ce fruit lourd et palpitant
Jettes-en la moitié véreuse
Tu peux mordre la part heureuse
Trente ans perdus et puis trente ans
Au moins que ta morsure creuse
C’est ma vie et je te la tends »

***Méthode pour produire de l’alexandrin au kilomètre

Quand il le faut, pour impressionner quelqu’un, dans un match de théâtre d’improvisation catégorie rimée, pour composer une chanson lors d’une occasion particulière, la composition rapide d’alexandrins est une compétence importante à rajouter à la catégorie « Divers » de votre CV. À force de composer des alexandrins (la plupart prosaïques, résolument kitsch et ironiquement emphatiques !) je me suis rendu compte qu’il existait des trucs, des astuces, des techniques répétitives pour rimer au kilomètre… J’ai hésité à en parler tant cet aveu m’excluait d’emblée du club très sélect des poètes inspirés…et puis j’ai décidé de montrer que le poète prosaïque était comme le bricoleur assis dans son garage au milieu de la ferraille, testant tel boulon, choisissant telle vis et finissant par tout raccommoder à la patafix…

***Vers le moindre effort…

Le truc pour rimer c’est…de ne pas chercher à rimer !

Je m’explique :

Si vous voulez écrire un poème vantant les mérites du spéculoos (et après tout pourquoi pas, il accompagne bien vos pauses café depuis dix ans !) il suffit d’écrire un vers sur deux.

Je propose pour cet exercice de se lover dans la forme moelleuse et réconfortante de l’alexandrin puis du sonnet. Le vers à 12 pieds étant celui qui mime le plus aisément le langage de tous les jours, on peut également le modeler facilement, lui donner un coup de hache à l’hémistiche ou le composer à partir de deux mini-phrases hexasyllabiques.

Exemple : Pour écrire le premier quatrain vantant le spéculoos, écrivez d’abord les deux phrases (de douze syllabes ! on s’occupera de l’hémistiche et des synérèses plus tard…) qui vous viennent en premier à l’esprit, les plus simples possibles :

Elle peut se vanter la fière Belgique

D’offrir le spéculoos, ce biscuit savoureux

À la suite de ces deux premiers vers, rajouter deux vers qui disent exactement la même chose, de la paraphrase en somme (oui celle-là même qui vous était reprochée en commentaire de texte en cours de français…) avec des rimes croisées ou suivies. Ce qui est moins compliqué que de suivre la syntaxe de la phrase de vers en vers :

Elle peut se vanter la fière Belgique

En plus de proposer des bières fantastiques

D’offrir le spéculoos, ce biscuit savoureux

Ce cristal de cannelle aux parfums délicieux !

Et voilà, vous avez composé un quatrain !

Mais puisque l’on paraphrase gaiement en rajoutant aux deux premiers vers des compléments arbitraires, cela aurait pu également être :

Elle peut se vanter la fière Belgique

Le plat pays dont Brel peint les airs mirifiques

D’offrir le spéculoos, ce biscuit savoureux

Cette agape divine, un gâteau merveilleux

Attention cependant à ne pas abuser de la technique trop longtemps. À force de diluer le sens dans le synonyme et le redoublement sémantique cela finit par ressembler à de la soupe paraphrastique. Pour éviter cet écueil, songez à passer du temps sur le site du dictionnaire des rimes et du dictionnaire des synonymes pour enrichir votre lexique déjà cruellement répétitif, et hop ! Offrez ça au destinataire qui n’y verra que du feu et vous prendra pour un authentique poète inspiré !

***Lire pour écrire

Pour aller plus loin et se mettre à penser en alexandrins, la méthode est hélas moins empirique… Seule l’habitude paie et c’est après avoir lu et butiné une énorme partie des œuvres de Corneille, Racine, Rostand, Aragon, Hugo, Du Bellay, Molières, Ronsard, Corbières, Apollinaire, Baudelaire et Rimbaud (et accessoirement bachoté un Capes de lettres après des études de théâtre) que la petite musique de la rime devient automatique…

Peu à peu, on se détache du modèle « Un vers / une paraphrase » et le sonnet prend une forme plus cohérente, les vers se suivent syntaxiquement jusqu’à former des phrases plus harmonieuses qu’un simple redoublement flemmard. C’est le cas de ce sonnet qui prend la forme (toujours aussi kitsch et emphatique !) d’un éloge panégyrique au sirop d’érable :

Tour à tour onctueux, tour à tour sirupeux

Tous les matins surgit le beau liquide ambré

Il s’étend je le vois, et d’un air malicieux

Répand sur les pancakes ses délices dorés

Il coulera toujours dans le fromage blanc

Il coulera, bien sûr, de son écorce aimée

Il accourt, rutilant, flamboyant, rougeoyant !

Il coulera enfin, sur des bagels grillés

Puisses-tu, doux sirop, conserver ta douceur

Puisses-tu, je t’en prie, déployer tes saveurs

Enchanter nos journées, de tes gourmands attraits !

Puisses-tu enlever des matins la douleur

Puisses-tu essaimer cet ambre dans nos cœurs

Et par pitié à prix décent t’exporter !

***Mordre la main qui nous nourrit

Après avoir bien joué avec l’alexandrin il arrive qu’on le délaisse. Plaisant les premiers jours, il nous semble alors encombrant, traînant, mou comme un teckel asthmatique, il ressemble trop à une phrase stylisée alors qu’on voudrait bien plus se frotter à la concision exacerbée d’un hexasyllabe mystérieux… Comme à Hugo, nous vient l’envie de tordre le coup à « ce grand niais d’alexandrin » comme d’y faire entrer des termes prosaïques :

« C’est horrible ! oui, brigand, jacobin, malandrin,
J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin ;
Les mots de qualité, les syllabes marquises,
Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises,
Faisaient la bouche en cœur et ne parlant qu’entre eux,
J’ai dit aux mots d’en bas : Manchots, boiteux, goitreux,
Redressez-vous ! planez, et mêlez-vous, sans règles,
Dans la caverne immense et farouche des aigles ! »

Et puis l’hexasyllabe devient lui aussi trop long, on veut du court, du bref, du subtil, du concis, on veut saisir le réel en quelques phonèmes, on en arrive au haïku, alors sans plus gloser je replie mes foutaises et vous laisse sur celui-ci :

Elles rient beaucoup

Dans les fontaines d’été

Parfum de cannelle

Source image : Poytner Erato muse of poetry