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De l’art de faire de l’humour pendant les colloques universitaires

8 Apr

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Avec le printemps fleurit également la saison des colloques universitaires, et c’est l’heure où, comme dans un bon roman de David Lodge, on voit le laboratoire entier à l’affût d’un billet de train, d’une brillante idée de phrase d’accroche pour une communication ou du bulletin d’inscription pour un repas de gala qui aura forcément lieu dans l’océan logorrhéique des congrès, colloques, séminaires et autres conférences qui jalonnent le mois de mai.

C’est Deleuze qui disait, je crois : « Les colloques, ce sont des gens qui se déplacent pour parler ».

Parler, c’est bien l’activité principale : c’est ce qui attire et aussi ce qui angoisse. Pour qui a déjà assisté à un congrès international, le sentiment de vertige face à la quantité de communicants et l’angoisse de ne pouvoir être attentif sur de longues plages horaires est un sentiment courant.

Or, il existe des trublions du colloque, des chercheurs qui sans sacrifier la scientificité de leurs propos, vont jouer avec les mots pour montrer que même s’ils ont embrassés une carrière scientifique avec tout le sérieux dont ils sont capables, ils n’en sont pas moins de fameux boute-en-train dont l’esprit fécond est enclin au jeu de mot, parfois subtil, parfois désespérant. Ils font ça également pour réveiller le rang du fond qui joue à 2048 ou à Candy Crush sur son I pad pendant qu’il explique les fondamentaux de la malacologie. Mais ne vous y trompez pas, la pratique de l’humour en colloque universitaire est un exercice délicat puisqu’il s’agit de trouver le bon mot, de faire sourire tout en sachant bien ne pas exagérer, au risque de perdre la face vis-à-vis de ses pairs, de passer pour un intervenant peu sérieux ou d’être taxé de démagogie. On devient alors celui qui achète son auditoire par ses bons mots.

Voici une rapide liste des formes d’humour recensées lors des colloques et les figures de styles le plus souvent utilisées :

*La paronomase avec ellipse syllabique
Il s’agit principalement de choisir un mot suffisamment long pour que, même amputé d’une syllabe il signifie quand même quelque chose.
Exemple : « Le parcours de cette exposition passe de l’esthétique à l’éthique, du culturel au cultuel, du technologique au logique, c’est en quelque sorte le paradis du paradigme ». Attention toutefois à ne pas en abuser, sinon vous risquez de ressembler à un clone raté entre Boby Lapointe et un khâgneux zélé.

*La blague du gros lourd
C’est typiquement le genre de conférencier qui va répéter douze fois l’expression « allumer le feu » dans un colloque de sociologie portant sur la pyromanie, au cas où l’auditoire n’aurait pas compris.

*La private joke de spécialistes
Comme on a peu de private joke sciences humaines, j’en cite une (véridique !) en philosophie :
« Un peu comme si Leibniz était un nomade avec ses monades ! »

Cependant, on trouve également des chercheurs plus subtils, qui vont plutôt parsemer dans leurs titres de communication de quoi faire sourire le lecteur. Je vous propose ici un léger corpus, tout droit sorti du gargantuesque programme du dernier congrès de l’ACFAS. J’ai pris soin de rajouter quelques titres factices, à vous de trouver les faux et de me faire vos propositions en commentaires (le gagnant se verra raconter une blague de Gérard Genette et un paquet de schokobons !).

*Les titres qui juxtaposent des termes de façon originale, qui accolent l’anecdote et la vision globale
« Le Boson de Higgs : qu’est-ce que ça mange en hiver ? »
« Étude d’un cas sympathique : le problème du bégaiement chez David Hume »
« Papyrus et vieilles dentelles : sens et utilité de l’étude des langues anciennes au Québec »
« Mettre la table et mettre le feu : le désir de connaître passant par la démonstration »
« Des bébés et des baies : continuité culturelle et territorialité des femmes inuites du Nunavik »
« Les joueuses de poker : ces femmes qui jouent à un jeu d’homme »
« La satire à travers L’histoire de l’art pour les nuls »
« Être aide-soignante en gériatrie ou l’organisation sociale des dégoûts »

*Le titre-question
« L’homme peut-il s’adapter à lui-même ? »
« Y a-t-il une phénoménologie autrichienne ? »
« L’animal souffre-t-il en droit ? »

*Certains titres brillent par leur brièveté ou par leur mystère
« Deux portraits d’Aristote »
« Le jeu de l’illusion »
« Sémiose peircienne et individus non-humains »

*D’autres titres semblent exotiques et nous donnent envie de faire une thèse en biologie pour comprendre ne serait-ce que le titre
« Innervations sérotoninergiques et cholinergiques du pallidum chez le singe écureuil : étude immunohistochimique en microscopie optique et électronique »
« (De quoi) l’acratique épistémique est-il coupable ? »
« Lien entre consommation de cannabis et la qualité de la communication intergénérationnelle »

*Ceux qui utilisent la citation pour donner envie d’en savoir plus
« Je te hais : pourquoi les consommateurs détestent certaines marques ?
« Mes enfants n’iront jamais dans les mines : les femmes de mineurs dans le Nord ontarien

À l’heure des concours de vulgarisation scientifique de type « Ma thèse en 180 secondes » ou « Dance your Ph.D. » qui dédramatisent et simplifient les cadres théoriques, je propose donc la composition de communications entièrement en alexandrins et attends la première conférence qui relèvera le défi, car…

Si l’humour se plaît à se lover dans les titres
C’est un défi que de le faire perdurer
Dans une conférence où en faisant le pitre
Un sérieux de chercheur il faille respecter

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