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Le romantisme n’est pas très romantique et autres récits d’injustes destins sémantiques

11 Dec

romantisme

Je voudrais aujourd’hui m’indigner devant le triste destin de la signification de certains mots.

***Le romantisme

Tout a commencé quand une amie professeur de lettres m’a avoué, désespérée :

« Je n’en peux plus, je me tue à expliquer à mes élèves que le romantisme, ce n’est pas la passion amoureuse, mais que c’est la fureur, le meurtre, les pactes avec le diable, l’inceste, les fantômes et les suicides ! »

Si aujourd’hui l’adjectif “romantique” est associé à des comportements amoureux mièvrement consensuels, baignant dans un imaginaire Marc-Levyen ; on constate une rapide érosion de la signification première de ce courant artistique de la fin du XVIIIe siècle.

Dans l’acception contemporaine de l’adjectif « romantique », qu’en est-il de l’expression tantôt politique tantôt introspective des âmes torturées d’Hugo, Musset, Rousseau et Chateaubriand ?

Si l’évolution sémantique d’un mot n’a rien d’étonnant ni de nouveau (on emploie également les mots “réaliste” et “surréaliste” dans le langage courant sans forcément faire référence à Balzac ou à Breton), on peut tout de même être troublé par la position radicalement opposée de l’acception actuelle du mot “romantisme”.

En effet, le romantisme allemand n’a absolument rien du romantisme contemporain. C’était l’expression du malaise de la société, c’était l’effarante vague de suicides apparue après la publication des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Le livre fit si forte impression que de nombreux jeunes gens à l’époque allaient jusqu’à s’habiller en jaune et bleu, en référence au costume du héro romantique au destin tragique. A t-on déjà vu des fans de Guillaume Musso se vêtir comme leurs personnages ?

Le romantisme, c’était aussi l’expression d’un sentiment d’échec, d’une d’impuissance à imposer des valeurs authentiques dans une société dominée par l’argent. C’était une critique sociale forte qui s’opposait au classicisme, à la raison des Lumières, à l’inlassable retour vers l’Antiquité (ce nid de références réconfortant), et qui a préféré aller voir du côté du Moyen-Âge (mais le Moyen-Âge de l’amour courtois intransigeant), où la littérature abonde en maris trompés qui font manger à leur femme le cœur de leurs amants en civet.

Pour résumer, que ce soit dans le geste suicidaire de Sardanapale ou dans l’agonie amoureuse de Werther, le romantisme, c’est gore !

Et c’est un potentiel injustement oublié que tous les excellents films d’horreurs que l’on pourrait tirer du courant romantique. Les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau auraient alors quelque chose de terrifiant et au lieu d’ennuyer les lycéens elles les feraient frémir.

Enfin, si le dictionnaire du TLF explique admirablement bien l’évolution de ce courant littéraire en adjectif commun, d’autres mots ont vécu ces destins tragiques d’une autre manière.

***Mademoiselle / charmante

C’était beau à prononcer et à entendre « Mademoiselle », avec cette discrète allitération en “m”, avant que des parasites urbains ne l’utilisent comme une formule de harcèlement de rue.

« Charmante » est également un adjectif fascinant. Un “charme” signifie initialement le fait de soumettre à un pouvoir magique, d’envoûter par la sorcellerie. Le terme étant désormais dévoyé dans de piteuses techniques de drague, le voilà stigmatisé et il devient alors compliqué de l’utiliser sans qu’il soit connoté.

***Allo

J’avais auparavant un rapport particulier à “allo”, ce mot phatique qui me rappelait mes voyages au Québec. Ce mot réservé en France à la communication téléphonique faisait là-bas office de salutation. Mais maintenant qu’il est à jamais socialement marqué par le fer de la connerie Nabilienne, je tremble à l’idée de l’utiliser à nouveau.

Il y a donc des mots qui n’ont ontologiquement pas de chance dans leur évolution, qui sont sans cesse perdants à la grande loterie du signifié…

D’où la nécessité immédiate de mettre en place un tribunal de l’évolution sémantique !

Et surtout, pour se venger, j’aimerais terriblement que pour une fois on puisse inverser la tendance : qu’on décide maintenant du sens qu’auront plus tard certains mots.

Et que si l’histoire de la langue en a altéré certains, on puisse en revanche redorer le blason des autres… !

Ne confions surtout pas la tâche à l’académie française, mais plutôt à des oulipiens et à leur immense répertoire de contraintes.

Avant d’aller proposer ce projet au collège de Pataphysique, voici d’abord une modeste proposition de loterie sémantique :

***Un « percepteur des impôts » signifiera dans quelques année : un marchand de glace.

Ex : « Venez les enfants, j’entends la musique du camion du percepteur des impôts ! ».

Cela permettrait peut-être de redorer l’image de la profession.

***L’adjectif « Irascible » signifiera « extrêmement séduisant »

Ex : « Jean-Kevin était irascible hier soir ! Tu aurais vu comment les filles le regardaient. »

Ce pauvre adjectif qu’il suffit de prononcer pour entendre l’aspect détestable de la personne qu’il décrit… Nulle beauté dans ce mot, ni par le son, ni par le sens. Trop de sifflantes, un « r » presque guttural… Je suis sûre que plus on prononce le mot « irascible », plus on le devient. Il mériterait un bon revirement sémantique à peu près tous les dix ans.

***Le mot « MarcLévy » servirait quant à lui à qualifier le miasme alimentaire qui reste au fond de l’évier quand on a fini de faire la vaisselle

Ex : « Tu peux jeter le MarcLévy à la poubelle s’il-te-plaît, ça me dégoûte vraiment trop… ».

Mais avec le MarcLévy, la boucle est bouclée, puisque comme l’affirmait la jeune fille qui devisait avec son ami dans le métro hier matin :

« Les histoires d’amour dans les livres à Marc Lévy quand même, ce que c’est romantique ! ».

 werther

***Un excellent article à lire si vous ne savez pas encore que les métalleux sont des romantiques refoulés